Léon Bloy – Le sang du pauvre

« Le Sang du Pauvre, c’est l’argent. On en vit et on en meurt depuis les siècles. Il résume expressivement toute souffrance. Il est la Gloire, il est la Puissance. Il est la Justice et l’Injustice. Il est la Torture et la Volupté. Il est exécrable et adorable, symbole flagrant et ruisselant du Christ Sauveur, in quo omnia constant.

Le sang du riche est un pus fétide extravasé par les ulcères de Caïn. Le riche est un mauvais pauvre, un guenilleux très puant dont les étoiles ont peur.

La Révélation nous enseigne que Dieu seul est pauvre et que son Fils Unique est l’unique mendiant. « Solus tantummodo Christus est qui in omnium pauperum universitate mendicet », disait Salvien. Son Sang est celui du Pauvre par qui les hommes sont « achetés à grand prix ». Son Sang précieux, infiniment rouge et pur, qui peut tout payer !

Il fallait donc bien que l’argent le représentât : l’argent qu’on donne, qu’on prête, qu’on vend, qu’on gagne ou qu’on vole ; l’argent qui tue et qui vivifie comme la Parole, l’argent qu’on adore, l’eucharistique argent qu’on boit et qu’on mange. Viatique de la curiosité vagabonde et viatique de la mort. Tous les aspects de l’argent sont les aspects du Fils de Dieu suant le Sang par qui tout est assumé.

Faire un livre pour ne dire que cela est une entreprise qui pourra paraître déraisonnable, C’est offrir sa face à tous les bourreaux chrétiens qui déclarent heureux les riches que Jésus a détestés et maudits. Cependant il y a peut-être encore des cœurs vivants dans cet immense fumier des cœurs et c’est pour ceux-là que je veux écrire. »

Extrait de Léon Bloy : Le sang du pauvre.

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Le Rire d’Hitler – Quand Eric Besson rencontre Hitler sur un banc public…

Je n’ai jamais beaucoup aimé Hitler et à chaque fois que je le croise dans la rue, j’essaye de l’éviter mais ce n’est pas facile : surtout en ce moment, où il est excité comme une puce. L’autre jour, j’étais en train d’acheter le journal quand il me saisit par la manche.

– Voyons Adolf, laissez-moi au moins récupérer ma monnaie.

Il m’entraina dans le jardin du musée Rodin et nous nous assîmes sur un banc à côté de deux Hollandaises qui pique-niquaient mélancoliquement.

– Ça y est, me dit Adolf. J’ai enfin gagné la guerre. L’Allemagne réunifiée va devenir, avec mon ancien allié le Japon, une des deux premières puissances économiques mondiales. Elle prendra le leadership de l’Europe. Une Europe où, notez-le, il n’y a plus un seul parti communiste digne de ce nom.

– Et le PCF, Adolf, qu’en faites-vous ?

– Vous, un jeune homme branché, vous ne lisez pas « Libération », mon journal préféré ? Il n’y a plus de PCF mon vieux. Quant au PC hollandais – il jeta un regard ironique en direction des deux Hollandaises, qui étaient justement en train de partager une mandarine – laissez-moi rire ! Et les partis communistes de l’Est, c’est la débandade ! Je n’aborderai pas le sujet de l’URSS, afin de ne pas vous faire de peine en cette veille de Noël. Bref, le communisme – merci mon Dieu – est en train de disparaître d’une Europe unie ainsi que je l’ai toujours souhaité, et dont la devise de moins en moins implicite n’est autre que celle de mon regretté compagnon de route Philippe Pétain : « Travail – famille – patrie ». C’est toujours comme ça quand on est en avance sur son temps : tout le monde vous critique mais après on vous pique vos idées. Le petit Mozart a eu exactement le même problème.

– Tout de même, Adolf, vos méthodes …

– Ah oui, mes méthodes…

Il se leva brusquement, fit plusieurs fois le tour de notre banc au petit trot comme pour calmer ses nerfs, puis se rassit, continuant néanmoins de se tordre les mains avec angoisse :

– J’ai été un peu brutal, je l’avoue. Mea culpa. Avec la douceur, on réussit mieux. Regardez l’Europe aujourd’hui : des partis ouvriers à genoux, des organisations syndicales battues en brèche, des prolétaires de tous les pays qui n’ont aucune envie de s’unir, des intellectuels progressistes marginalisés, des moyens de communication aux mains du patronat, la haute finance toute puissante, des bourgeois sans remords et des bourgeoises béates. Tout ça sans tirer un coup de feu. La démocratie, quelle merveilleuse invention. J’aurais dû y penser plus tôt.

Les Hollandaises avaient fini de déjeuner et l’une d’elles alluma une cigarette. Hitler, ne sachant toujours pas se dominer malgré les années, la lui retira violemment de la bouche. Je sentis qu’il se retenait – à grand-peine – de gifler la jeune fille. Il se contenta d’aboyer :

– On ne fume pas : c’est mauvais pour la santé !

Quand il revint s’asseoir à côté de moi, les Hollandaises s’étaient déjà enfuies vers le musée.

– Adolf, dis-je, vous ne serez jamais un démocrate.

– Je le crains, je le crains, mon petit gars … mais ce n’est pas ça qui m’empêchera d’avoir un jour ma statue.

– Où ça ?

– Dans la capitale de l’Europe !

– Bruxelles ou Strasbourg ?

– Et pourquoi pas Berlin ?

Il rit dans sa moustache, qui avait un peu blanchi et jauni avec les années, et dit, en frottant avec complaisance son épaule débile contre la mienne :

– C’est bon de rire de nouveau, non ?

Patrick Besson, le 27 décembre 1989 – dans « L’idiot international »

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Lundi 23 janvier 1989 – La mort de Dali par Nabe

Dali - La pêche au thon

Salvador Dali – La pêche au thon

Extrait du « Journal Intime – Tome IV – Kamikaze » de Marc-Edouard Nabe

http://www.marcedouardnabe.com/

Lundi 23 janvier 1989. – J’apprends autour de midi qu’à l’instant même où je me suis réveillé ce matin (10 h 13), Salvador Dali est mort ! II fait très beau et le vieux Dali est mort. 84 ans… II en faisait 153 … Encore un qui s’est régalé toute sa vie ! Ça rend moins triste sa mort, même si elle réduit un peu les défis que lui a lancés Salvador … II faut faire attention quand on est vivant : trop délirer sur la mort, ne parler que de ça, spéculer, anticiper, extrapoler dessus peut nuire à sa vie, une fois la mort venue. Dali a tellement travaillé sur la mort de son vivant, espérant qu’au dernier moment, «ça s’arrangerait », qu’aujourd’hui où il est mort comme tout le monde (sic !), tout ce qu’il a dit de génial sur et contre la mort est un peu caduc. Les médias sortent leurs clichés tout prêts et moqueurs sur ce surhomme qui les a tant « crétinisés ». Il y a déjà une chaîne de télé qui a proposé un sondage: « Selon vous, Dali est-il immortel? » C’est le populo français qui va donner son visa à un tel artiste pour le paradis ou non !!! Aberrante fin de siècle … Dali a bien fait de vivre au début. Je l’envie. Pour nous, la génération qui «monte », un sort pire-que la mort nous attend.

Pauvre Dali ! II n’était pas beau à voir depuis son incendie (il avait pris feu comme une de ses girafes) de 1984. Sonde narinale, yeux de poisson mort, lèvre molle comme une montre, moustache à la Meissonier, le tout sur fauteuil roulant. La vie, toujours secrète, l’a fini sous la tente à oxygène. Va-t-on l’hiberner? Le congeler dans un bain d’azote liquide ! II en avait assez rêvé ! Finalement, on va l’enterrer sous la coupole de son musée à Figueras : le cadavre exquis devrait tenir trois cents ans, près du palmier de verre, des vénus à tiroirs et des fourches coquines … Quel bric-à-brac! Le crétinisateur
catalan en a foutu partout: des homards-téléphones, des béquilles, des avions de viande, des brouettes contorsionnées, des omelettes écrasées, des côtelettes crue, des choux-fleurs, des ânes pourris, des éléphants à pattes de girafes (comme dans les fabuleuses Tentations de saint Antoine), des pianos à queue mous, des femmes-voiliers et des centaures marsupiaux! … Et pourtant tout ça a du sens. Le pain, par exemple, Dali l’a très bien utilisé dans ses échos eucharistiques permanents : celui avec lequel il a débarqué à New York (une baguette de plusieurs mètres de long) est comme sa croix sur l’épaule et son tableau de 1932 représentant un Pain français moyen avec deux œufs sur le plat sans le plat, à cheval essayant de sodomiser une mie de pain portugaise va très loin…

Tout le monde se demandait quel était le rapport entre La Dentellière de Vermeer et le rhinocéros François du zoo de Vincennes devant lequel Dali vient copier le chef-d’œuvre flamand… En dehors de sa composition en diagonale, que Dali a vue tout de suite et qu’il redécompose en cornes de rhinocéros, ce que Dali n’a pas vu et qu’il est le seul à avoir dit qu’il n’avait pas vu, c’est l’aiguille de la dentellière ! En effet le génie de Vermeer, c’est de concentrer toute la présence de sa dentellière sur un travail dont il omet exprès de peindre l’instrument ! Toute la « musique» de ce tableau tourne autour de ce saphir invisible ! Cette aiguille qu’on ne voit pas, Dali la retrouve dans la corne du rhinocéros. C’est la corne (aphrodisiaque, etc.) de François qui devient l’aiguille agrandie qui manque au Vermeer. Sans le rhinocéros qui nous restitue son aiguille, on ne peut plus supporter de regarder La Dentellière : voilà sa conclusion. Rien d’absurde ni de surréaliste là-dedans. Je pourrais citer cent autres exemples du non-n’importe quoi dalinien …

Faire de la gare de Perpignan le centre du monde c’est pour Dali élire un lieu banal et le décrypter comme on décrypte une devinette d’Épinal ou un Jeu des sept erreurs, jusqu’à découvrir des richesses métaphysiques et pourquoi pas mystiques. C’est une opération du plus grand sérieux que Villiers de l’Isle Adam, avec ses intersignes, Bloy avec ses lieux communs et Raymond Roussel avec ses étiquettes de bouteilles d’Évian avaient déjà accomplie à leur façon … La subversion ce n’est pas seulement faire du beau avec du laid comme les contemporains de Dali s’y employèrent : c’est de trouver une âme à ce qui n’en a pas … Traquer le réel dans sa « rayonnante objectivité» a permis à Dali de découvrir que l’univers était limité mais d’un seul côté. Pour lui, tout commence à la gare de Perpignan: c’est là que Dali ressent la courbure de l’espace, comme, d’ailleurs, il a ressenti avant de mourir que le temps était si courbe qu’on devrait logiquement se souvenir du futur … Logiquement, voilà le fin mot de Salvador Dali. Lorsqu’il fait prendre toutes les mesures possibles de la gare, de ses guichets, de ses voies de ses affiches d’horaires, ce n’est pas gratuitement délirant, bien sûr.. C’est un combat ! C’est «la guerre de Perpignan» comme l’ ont coquillé les typos dans un de ses livres… Peut-être 1a mort de Dali va-t-elle effacer pour mieux le faire apparaître (comme dans ses images invisibles) le personnage du «Avida Dollars» rouleur d’yeux, de r, et de bourgeois dans la
farine, brandisseur de cannes, croqueur de chocolat Lanvin, bambocheur de noubas franquistes à l’hôtel Meurice, à genoux devant sa Gala imbandante ? J’en doute. Il en a trop fait dans ce sens : ses faiblesses, au contraire, vont ressortir d’autant plus fort qu’il est vraiment mort. D’ailleurs, par rapport aux excentricités de Dali, je trouve que la nécrologie se met bien timidement en route sur toutes les ondes…

Pour les journalistes, Dali faisait un numéro entre Groucho Marx et le Henri IV de Pirandello, mais on sait (et Paudras, qui est allé le voir à Cadaquès à la fin des années 50, me l’a souvent dit) que le Dali intime n’était évidemment pas plus puant que Miles Davis ou une autre star terrorisante de l’Art. Il travaillait sa paranoïa, c’est tout. Comme tous les artistes, d’ailleurs … Après c’est une histoire d’extase, de technique extatique.

Toutes ses madones corpusculaires et ses vierges explosives, ses anges nucléaires et ses visages de saints désintégrés dans les sphères par myriades de particules le démontrent assez …

Dali excellait dans l’extase. Quand on lui demandait ce qu’il y avait de plus important dans la vie, il répondait: «Crever de satisfaction toutes les trois minutes! » Très précisément (j’ai toujours adoré la précision de Dali dans ses interventions télévisées ou écrites), il a exprimé sa pratique de la déception comme orgasme … L’échec est pour lui jubilatoire, le miracle du sabotage le fait pleurer de joie… Qu’est -ce que je pourrais trouver à redire moi qui ai fait ça toute ma vie ! Le vrai triomphe, c’est le désastre. Dali adore inverser au dernier moment la puissance du moteur érotique : il imagine des
combinaisons raffinées, suaves, et met en branle son « désir ardent que rien n’arrive » … Il exulte sous «le recroquevillement glacé» et « l’annonciation stupéfiante » …

Bien sûr, Dali se compare à Hitler qui a lui aussi organisé sa catastrophe : pour lui, Hitler était avant tout un maso qui souhaitait l’abîme : « Il a cherché l’orgasme suprême dans la colossale faillite. Le doigt sur la gâchette, il a dû partir en pleine jouissance : il en avait pour son argent. » Ces cons de surréalistes ont fait des grimaces de saintes-nitouches en entendant les dalineries si drôles ! Qui a moins d’humour qu’un surréaliste ? Choqués comme des vierges de la « vérité de l’homme », ces bourgeois coincés moralisateurs staliniens (pour Dali, Staline est un forgeron) n’ont su que vilipender Dali parce qu’il se servait d’Hitler comme métaphore sexuelle (quatre couilles et six prépuces) et de Lénine comme apparition sur les touches d’un piano ou en porte-jarretelles avec une longue fesse molle soutenue par une béquille !…

Dali a dit et redit qu’il n’a vu chez ces misérables avortons d’André Breton que de petits idéologues prétentieux obéissant à des motivations qui n’avaient rien à voir avec la politique… Je retrouve cette page impeccable tirée des mémoires de Salvador et que je devrais distribuer comme tract au Tout-Paris qui me fait chier, moi, depuis trop longtemps sur ces questions-là :

« La politique me paraît être un cancer qui ronge la poésie. J’ai vu bien de mes amis se dissoudre dans l’action politique et y perdre leur âme en voulant la gagner. Le social, l’économie me paraissent dérisoires, vains et surtout faux – une science inexacte par excellence ; un miroir aux alouettes pour piéger dans des contradictions inextricables les artistes, les intellectuels, c’est-a-dire les plus mal armés pour résister aux appels aux sentiments. On veut les mobiliser pour défendre des causes qui, de toute façon, trouveront leur solution par le jeu naturel des forces de l’histoire et où l’intelligence n’a
qu’une place infime. La poésie et l’art sont les grands sacrifiés de l’événement historique. Ne pas s’en mêler me paraît être la seule méthode d’ action et d’autodéfense efficace. La seule honnêteté par rapport à cette poésie que l’on porte en soi comme une flamme rare et délicate. »

Ça c’est pensé ! Et vécu ! Et bien dit ! Je suis conscient qu’un discours si clair et vrai, si naturel pour un artiste apparaîtrait, plus de cinquante ans après, comme tout autant scandaleux !… Où est la provocation ? Il n’y a que des curetons ideologistes partout pour freiner un type qui a autre chose en tête que d’essayer de « changer la société ». Et si on juge les moyens de Dali puérils, qu’on fasse mieux ! Qu’on fasse mieux que d’aligner sur une table des encriers avec un porte-plume dedans, alternés avec des œufs au plat
(un encrier, un œuf, un encrier, un œuf, un encrier, jusqu’au dernier œuf avec
planté dedans … un porte-plume) ! Qu’on fasse mieux que de prendre les lèvres de Mae West pour en faire un canapé rouge ! Qu’on fasse mieux que de mélanger les faces de Marilyn Monroe et de Mao Tsé-toung ! Qu’on fasse mieux que de peindre des natures mortes aux objets vivants, des crânes en forme de femmes nues ou qui se terminent en pianos s’envolant, des aréoles en forme d’escargots, des palanquins d’ éléphants en obélisques, des cadillac habillées en robes de soirée et des chiens dormant sous la peau de la mer ! … Autant d’images qu’on ne peut pas oublier et qui sont sorties de ce cerveau irrespectueux de Dali, l’immoral adorateur de l’or et de la merde (pour lui, les vraies couleurs nobles sont celles de l’excrément : d’ailleurs, à la cour de France, paraît-il, on analysait les nuances du caca du roi Louis XIV pour en tirer es couleurs de la mode vestimentaire de tous les courtisans) !… C’est facile de dire que c’est facile à dire !

Mon combat (comme dirait l’« idole» de Dali féminisée wagnériennement par la bretelle de sa tunique de cuir qui sangle sa chair «plus divine que celle d’une femme à la peau blanchissime »), c’est de revaloriser absolument l’art, la métaphysique et la mystique contre la prédominance disproportionnée à mon époque (et aussi à celle de Dali) du social, du politique et du moral. Est-ce clair ? Les esprits faits pour tirer les conséquences poétiques des réalités de l’univers ne doivent pas être entravés par l’idéologie omnipotente ; nous devons résister au faux sérieux du prétendu réel exacerbé par la
propagande des cuistres moralisateurs!

Dali ne disait presque jamais de conneries. Quand il affirmait qu’il était un génie, tout le monde se foutait de sa gueule, mais quand il disait en même temps qu’il était un mauvais peintre, personne ne le croyait ! Pourtant, c’était la vérité ! La petite bourgeoisie des amateurs d’art est si bête qu’elle ne peut pas concevoir un génie authentique qui soit un artiste médiocre. Lucide sur lui-même, Salvador avait toujours raison. Il avait suffisamment compris Vélasquez et Vermeer pour savoir que sa peinture d’imitation classique (mais aussi maladroite dans son fantasme antimoderniste que celle de Chirico) ne tenait pas le coup picturalement. A part l’année 33 – indiscutablement sa meilleure époque (je les ai bien regardées), les toiles de Dali sont très mauvaises. La technique fait illusion, mais on est sans arrêt dans le « bien peint», les glacés et les léchés. Dali admirait – comme Picasso -la technique de Juan Gris, l’Espagnol n° 1, et savait donc que la sienne était rudimentaire dans sa «perfection» pompière. En deux touches, Gris écrasait tout le monde sans faire du sous-Raphaël, et quelles compositions ! Autant Dali voyait ce qu’ il y a de surestimé chez Cézanne (« ce peintre qui toute sa vie a cru peindre des pommes concaves et qui a peint des pommes convexes»), autant il savait que ses fameux cinquante secrets pour peindre (j’ai lu et relu ce livre dès 1977) ne servaient à rien quand on n’est pas doué. Car Dali n’était pas doué, ni en dessin, ni en peinture. En revanche, quelle génialité permanente dans l’automanipulation des fantasmes et des clichés ! Imagier de génie qui sait parfaitement ce qu’il a fait, Dali n’a cessé d’inventer des mythes d’une intelligence d’échos extraordinaires. Je ne parle même pas de sa puissance de show-man! La mythification de l’Angélus de Millet par exemple, au Vingtième Siècle, ce n’est pas rien. Transformer ces deux paysans peints par un « calendriériste» en moment mystique hallucinatoire qui les fait se retrouver en ruines monumentales au crépuscule (Réminiscence archéologique de l’Angélus de Millet) ou bien en saints «couvant» un piano à queue ou un christ perpignanesque ou encore en couple de galets géants mous et troués comme dans l’extraordinaire Angélus architectonique de Millet et bien sûr dans toute la série des illustrations des Chants de Maldoror (milletiser Lautréamont béquilles à l’appui), quelles trouvailles !

À propos d’illustrations, celles que je ne connais pas sont les dessins de Dali d’après les poèmes de Mao Tsé-toung ! J’aimerais voir ça ! Après les Don Quichotte tachistes à l’arquebuse (sic !), après les gluantes aquarelles pâles pour La Divine Comédie et Les Métamorphoses érotiques où Dali relie le croquis didactiques de planches d’histoire naturelle pour en faire des scène zoologico-pornos très années 30…

Le grand livre dalinien, c’est bien sûr le Dali de Draeger (de mai 68 !), énorme et lourd, et doré comme une boîte de chocolats… Je le ressors ce matin … Royal ! J’ai eu ça pour un Noël, gosse. Il me tombe en lambeaux depuis : la colle a fondu, mollement : les pages s’arrachent quand on les tourne mais quel monument ! Les images (je ne pourrai jamais appeler ça de la peinture) sont classées par thèmes : la guerre, le paysage, Gala, le mysticisme, l’espace-temps, Oneros, vers un classicisme impérial… Dali regarde en gros
plan des herbages de Meissonier pour prouver que c’est mieux que Pollock et il «barbouille» une bagarre d’Arabes au blanc de zinc pour prouver que Dali est encore meilleur que ces deux peintres-là (ce tableau m’avait impressionné quand j’avais douze ans) !

Le grand format du livre et les agrandissements de détails donnent de l’air à certains tableaux réussis (Construction molle avec des haricots bouillis), mais remettent les autres au niveau des pompiérités qu’ils sont (Bataille de Tétouan Galacidallahcidesoxyribonucléique, Léda Atomica et autres Cène nulles)… Heureusement, il y a d’ autres images intenses de Dali. C’ est sa force de mauvais peintre génial. Autoportrait mou avec du bacon grillé, le Crâne athmosphérique sodomisant un piano à queue, le Christ de saint Jean de la de la Croix plongée (vu de Dieu !), La Danse, Le Navire, Le Sommeil (qui vaut surtout par le couple de baiseurs dans les cratères de la lune… ), le Pain anthropomorphe (avec selle en montre molle et encrier sur la «croupe»), l’extraordinaire Jeune vierge sodomisée par les cornes de sa propre chasteté (qui n’est pas pour rien dans mon goût de prendre une femme par-derrière et dont les cuisses de rhinocéros autobranleuses ont excité ma puberté…), et bien sûr La Pêche au thon que j’ai vu – avec Andréa de Bocumar,- à la Fondation Ricard en 68 ! Oui ! C’est même le premier tableau que j’aie vu en vrai dans ma vie. Le Zanine jouait chez Suzy (sic !), une boîte de Bandol. On allait à la plage avec le père Sardou (Fernand) – j’ignorais à l’époque
qu’il avait tourné avec Clouzot dans Les Espions – et un jour on est allés voir La Pêche au thon que Dali avait à peine terminée (elle n’était pas encore sèche). Je me souviens de la lactescence azurée et phosphorescente de sa mer en bulles qui de bleue devenait rouge sang ! Comme c’est une grande toile et que j’étais petit, j’ai eu un grand choc : les pêcheurs nus, les sardines filantes, le couteau central, le play-boy en marcel devant et l’œil, l’œil du thon de gauche, je le revois encore … Toute ma poissonnerie vient de là, de cet œil de Caïn thon !…

Et puis, Dali, quel écrivain sans écriture ! Exactement comme ses œufs sur le plat sans le plat. Ses mots hélas réorthographiés par Michel Déon sont toujours justes, leur son jaune dégouline dans le sens du blanc. Ce serait parfait de lire Dali dans le sabir charabiatesque onomatopéique avec lequel il illustre la langue française… Tant pis, les deux livres de Dali – trois avec celui de Pauwels, Les Passions selon Dali (de loin meilleur que les autres monologues retranscrits par André Parinaud ou Alain Bosquet) – sont
miraculeux de vérité et de drôlerie. C’est toujours La Vie secrète de Salvador Dali et le Journal d’un génie que je cite avec l’Autobiographie de Powys et l’Ecce Homo de Nietzsche quand on me demande un conseil de lecture sur un homme qui a écrit sur lui-même. Ni écrivain ni philosophe, Dali tient le coup. C’est là-dedans qu’il explose d’idées et d’anecdotes, de partis pris et de fantasmes tous plus hilarants et cohérents les uns que les autres. S’il attaque, en vrac, Montaigne, Braque, Sartre, Le Corbusier, Bernard Buffet
(« à peine laid »), Calder (« la moindre des choses qu’on puisse demander à une sculpture, c’est de ne pas bouger ! »), Pollock (« le Marseillais de l’Abstrait »), Turner (« le plus mauvais peintre du monde »), Matisse (qui était réduit par Dali au bouton de sa braguette apparaissant sur une photo où ils étaient ensemble), ou Cézanne qui est allé chercher un dessinateur conventionnel à Aix pour « immortaliser» sa mère morte parce qu’ il ne savait pas la dessiner, – c’est pour défendre avec autant de mauvaise foi Federico Garcia Lorca qui mimait si bien sa mort, Guillaume Tell, le marquis de Sade, Lautréamont, Gustave Moreau, Seurat, de Kooning, Duchamp, Gaudi, Raphaël, Picasso et, plus étonnant, deux de mes dieux de toujours, Harry Langdon (« supérieur à la musique ») et Harpo Marx à qui il rêvait de faire jouer Néron dans un film … Même quand il note injustement les « cocus du vieil art moderne », Dali décoche toujours des flèches vraies. Il a raison : c’est ce qu’on se dit en lisant La Vie secrète, ce chef-d’œuvre que je relirais bien pour la vingt-septième fois aujourd’hui afin d’accompagner Dali dans la nouvelle de sa mort, si j’en avais le courage …

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Ernest Hello : « La parole est un acte »

Le nuage qui porte la Foudre est aussi secret qu’il est terrible. Ce qu’il garde est bien gardé. La situation actuelle du monde est un mystère. Dans le voisinage de ce mystère, je m’étonne de parler. Quand le poids de l’air, quand les tourbillons de la poussière, quand la couleur du ciel et de la terre, cette couleur particulière qui précède l’orage, quand ces signes se produisent, un certain silence se fait non seulement sur les hommes, mais aussi sur les animaux, j’allais dire sur les plantes. On dirait que la sève circule plus silencieusement sous l’écorce des chênes menacés, et les oiseaux n’osent plus faire entendre leur voix légère. Une certaine obscurité oppresse leurs petits cœurs.

Cependant, aux noces de Cana, au moment où la Toute- Puissance allait agir dans l’indépendance de sa souveraineté, les échansons ont jeté dans les urnes cette eau célèbre qui avait été choisie pour devenir tout à l’heure du vin. Les échansons avaient fait une petite chose, en versant de l’eau. Mais ils avaient fait une grande chose, en apportant le concours naturel de l’homme, et en préparant ce qu’allait faire Jésus-Christ.

Et quand Lazare était au tombeau, les hommes durent aussi retirer la pierre qui fermait l’entrée de son sépulcre. Cette pierre retirée était peu de chose par elle-même. Mais elle était beaucoup; car elle représentait l’acte humain, qui ne pouvait pas ressusciter le mort, mais qui pouvait retirer la pierre.

La Parole est un acte. C’est pourquoi j’essaye de parler.

Ernest Hello – 1872

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El Greco et ses longueurs d’avance

Après la lecture d’une monographie d’El Greco et les flashs évidents que ses œuvres ont provoquées en moi, je me suis amusé à faire un montage de « paires » de tableaux que je trouve d’une modernité étonnante, confrontés à des maîtres des XIXe/XXe siècles.

Ce génie Grec, sévissant au carrefour des XVe et XVIe siècles en Italie et surtout en Espagne, avait plus d’une longueur d’avance !

3 siècles en fait !

Quelles ressemblances dans ces associations !

 

Olivier Beugin

 

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Thelonious Monk au Japon – Les trois quarts d’heure que jamais Nabe n’avait vu et que jamais il n’oubliera

 

(20 juillet 1985) Chez les Crochart qui nous invitent, je vois une autre émission sur Monk datant de 1964 (sic) au Japon, avec le quartet suprême (Charlie Rouse, Butch Warren, Frankie Dunlop !)… Encore plus fort que la semaine dernière. Jamais je n’avais vu ça. Trois quart d’heures (Evidence, Blue Monk, Bolivar Blues, Just A Gigolo, Epistrophy) du Monk le plus haut, à s’évanouir de vertige… Jamais je n’oublierai cette gifle. Monk en pardessus suant sur le plateau de télévision, énervé et brusque, se levant et dansant en ours mongolien derrière Charlie Rouse, en transe totale, les joues aspirées, les bras démontés, le torse oblique, les gestes africains.

Marc-Edouard Nabe – Tohu-Bohu – Journal intime 2 – disponible sur le site marcedouardnabe.com

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John Cowper Powys et le « lecteur sensible » – Une distinction fondamentale

J’aimerais inviter très sérieusement mon lecteur à ne pas s’émouvoir lorsqu’un certain type de Monsieur Je-sais-tout, parfois affublé d’un diplôme universitaire, lui déclare qu’il est absurde d’attribuer à Homère, Shakespeare, Rabelais, Cervantès, Dostoïevski, les idées exposées par Ulysse, Falstaff, Hamlet, Gargantua, Don Quichotte, ou enfin par Chatov, Kirilov, Trofimovitch, Mychkine et Ivan Karamazov car les porte-parole de ces idées ne sont que des dramatis-personae, qui non seulement n’expriment rien qui coïncide le moins du monde avec l’opinion de l’auteur mais bien souvent la contredisent directement.

C’est l’un de ces points délicats et subtils qui divisent jusqu’en leur tréfonds les deux types de mortels – ceux qui vivent de slogans et de logique et ceux qui vivent d’atmosphère et d’expérience.

Cette dernière école de pensée, à laquelle je suis fier d’appartenir, répliquerait sur-le-champ que chez tous ces grands auteurs de fiction, épique, dramatique ou romanesque, le lecteur sensible décèlera sur-le-champ avec une certitude absolue – même si l’on avait peine à expliquer la cause d’une telle certitude – où les pensées personnelles de l’auteur sont révélées, où ses préjugés intimes sont trahis et où ils ne le sont pas.

C’est qu’à l’oreille du véritable amoureux des livres, il existe toute une gamme de différences entre la vibration du sentiment personnel et celle de la curiosité objective. Et quant aux contradictions – eh bien, , quand un grand génie, comme Shakespeare ou Dostoïevski, un médium pour les contradictions éternelles du cœur humain, fait contredire Falstaff par Henry V ou détourner par Caliban notre compassion de Prospero, nous savons très bien, à l’élan de compassion que nous éprouvons pour chaque terme de l’antinomie, qu’au fond cette antiphonie de voix irréconciliables jaillit de la nature de la vie elle-même !

John Cowper Powys – « Dostoïevski »

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