Léon Bloy – « Les douze filles d’Eugène Grasset » : MAI

maiMAI

Voici une cinquième fille visiblement résolue à se harasser le moins possible. Elle n’est ni debout, ni agenouillée, ne fût-ce que sur un genou. L’attitude de la contemplation et l’attitude de la prière lui sont également inconnues. Elle est assise tout bêtement sur une chaise de jardin, comme une fille de cette Junon majestueuse dont les yeux de vache ont impressionné le bon Homère pour toute la durée des siècles.

Pernicieusement inclinée, elle cueille avec nonchalance de grands iris couleur de la Passion qui vont mourir dans sa corbeille. Ne ferait-elle pas mieux de les laisser sur leurs tiges, auprès de ces campanules et de ce viorne boule-de-neige, non loin de ce jeune marronnier qui érige ses fleurs pyramidales dans la gloire d’un crépuscule byzantin ?

Il me semble que tu ne sais pas très-bien ce que tu fais, ma douce enfant. Tu obéis simplement, je le suppose, à l’instinct de destruction qui est en toi. Je ne te vois pas, avec tes cheveux rouges de magicienne, apportant ces belles plantes à Marie dans l’église de ta paroisse. Sais-tu même qui est Marie, la Vierge très pure et très terrible dont il est écrit qu’ « Elle rira au Dernier Jour » ? Non, n’est-ce pas ? Tu penses, comme tout le monde, si cela s’appelle penser, que le mois de cette Reine est pour ta parure à toi, pour l’ornement de ton autel, de tes autels, ô malheureuse Et tu tomberais dans une stupéfaction à n’en jamais revenir si on te disait qu’il te faudra bientôt, peut-être même avant que sonnent les premières vêpres de Pentecôte, rendre compte de tout cela à l’Esprit Saint. Le voici déjà qui se met en boule de feu pour tomber sur toi.

Crois-tu donc qu’elle va durer toujours cette farce impie de la gloire des jeunes filles du monde qui feraient reculer des alligators, si leur intérieur était montré à ces reptiles ?

Il est une voix que tous entendront, lorsque les autres voix se seront tues. C’est la Voix du Consolateur, de l’Époux de l’Immaculée, de l’Amour même et il n’y en aura jamais eu d’aussi effrayante. J’ignore ce qu’elle te dira. Mais alors le temps de la miséricorde sera passé et tu le sentiras tout de suite, ayant attenté aux fleurs. Ta terreur te dévorera comme un dragon et l’Étoile du matin éclatera de rire au fond des cieux !

Léon BLOY

Les douze filles d’Eugène Grasset

Introduction / Janvier / Février / Mars / Avril

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