Léon Bloy – « Les douze filles d’Eugène Grasset » : AVRIL

avril

AVRIL

C’est le mois de Pâques, le mois des arbres en fleurs, le mois des renoncules et des pâmoisons de l’adolescence. Autrefois, il y a trente ou quarante ans, je me roulais sur l’herbe tendre en bramant vers l’Infini. Depuis, je n’ai rien trouvé dans le plat monde extérieur qui valût cela. Le Mont Blanc m’a paru un trou et je me suis dégoûté des océans que tout imbécile peut franchir. Le Paradis terrestre, l’Eden perdu dont la récupération est l’effort de tout être humain, je ne puis le concevoir autrement qu’ainsi Une prairie de l’Annonciation pleine de pissenlits et de boutons d’or, sous de très-humbles pommiers qui ressemblent à des Confesseurs et dont les rameaux chargés de calices ont l’air de baiser la terre.

Pour ce qui est de toi, Rousse très-savoureuse qui me troubles, j’en conviens, dans ce paysage de délices, laisse-moi te raconter une histoire que tu me rappelles, une histoire douce d’autrefois. Tu comprendras, bien entendu, ce que tu pourras, comme la première fille venue, mais cette contingence est sans intérêt. Je cherche surtout à plaire à mon âme qui est, à mes yeux, la Belle du monde.

Une sainte s’était perdue dans un bois. La nuit allait venir, tout était à craindre. Alors, elle pria avec une grande foi, ainsi que tu prierais peut-être toi-mème, si ton père t’avait enseigné à prier implorant le secours des Anges rapides. Aussitôt une fontaine parut à ses pieds et devint un ruisseau couleur du ciel qui la reconduisit à son ermitage. Voilà toute mon histoire. Elle n’est pas longue, mais elle plaît singulièrement à mon âme, encore une fois, et c’est ta rivière charmante qui m’y a fait penser.

Or quand je te parle de mon âme, ô Rousse, es-tu capable de me comprendre ? La pourrais-tu seulement pressentir, cette folle de la Passion du Seigneur Jésus qui ne cesse de bondir, de crier et de sangloter en moi, quand elle n’est pas immobilisée par un sommeil effrayant ?

Elle ne saurait pas, comme toi, rêver debout, sous ces arbres et parmi ces fleurs. Elle est affamée d’Infini, je te le dis. Elle est enragée de la soif des choses qu’on ne peut pas voir et qui existent tellement qu’on en meurt.

Si l’on te jetait vive à ce monstre avec tout ton paradis, tu ne l’assouvirais pas pendant une heure. Chaque matin il lui faut Dieu à manger et l’écroulement des mondes.

Écoute-moi. Cette eau si pure qui coule à travers ta belle prairie et qui est, sans doute, un affluent inconnu de l’immense Fleuve des Larmes d’Ève dont les cataractes sont au ciel ; si tu voulais la suivre, cette eau aimable, comme faisait la vierge de mon histoire ; qui sait, ô Rousse chargée de fleurs au milieu des fleurs ; si tu voulais la suivre seulement un peu… qui sait si tu n’arriverais pas bientôt, tous tes arbres ayant disparu, à ta vraie demeure, à ta terrible maison de jeune fille sans Dieu, sur la rive calcinée d’un Orénoque de sang éclairé par des étoiles en fureur ?

Léon BLOY

Les douze filles d’Eugène Grasset

Introduction / Janvier / Février / Mars / Mai

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