Léon Bloy – « Les douze filles d’Eugène Grasset » : MARS

mars

MARS

A deux genoux ! la semeuse, à deux genoux! si tu es capable de comprendre ce que tu fais. Un seul genou ne peut pas suffire. Car, je te le dis, en vérité, aussitôt qu’on sème quelque chose, voici Dieu qui passe ! Quelque chose, tu m’entends bien, c’est-à-dire n’importe quoi.

En supposant je l’accorde volontiers que tes graines eussent été achetées dans la boutique d’un démon et que tu semasses la Peste, la Famine, l’Erreur, la Destruction, l’Épouvante, il en irait de même sorte et il faudrait s’agenouiller d’autant plus. C’est Dieu qui passe, je te le dis.

Celui de ses Apôtres qui se vantait de savoir planter et qu’on représente avec un glaive, écrivait un jour à des Grecs fornicateurs qu’il n’y a que trois manières de semer dans la pourriture, dans l’abjection et dans la faiblesse ; et voilà pourquoi cette posture est la seule qui te convienne. Comme il n’appartient qu’au Seigneur de féconder la vie ou la mort, c’est devant Lui que tu fonctionnes et il te regarde dans un formidable silence.

Il est possible, après tout, que tu ne croies semer que des fleurs. Nous causerons de cela plus tard, quand viendra le temps des fleurs. Pour le moment, nous ne sommes qu’au mois de mars, anniversaire de la Création du monde. Il se fit alors, dans les temps des temps, une semaille de soleils et de reptiles dont tu ne saurais te faire une idée. Ta jolie tête aux cheveux jaunes éclaterait rien que d’en entendre parler. Puis, quand le fourmillement fut à souhait, apparut l’Homme qui est, à la fois, un globe de lumière et une bête qui rampe.

Celui-là devait être le Semeur par excellence et je ne vois pas très-bien pourquoi tu as pris sa place. Si encore tu semais pendant une nuit sans lune, comme font les sorcières, il y aurait des chances pour que des fleurs noires ou des légumes de ténèbres, effroyablement bénis par les incubes du chaos, continuassent au grand jour le songe d’injustice et de prévarication qui est dans ton âme. Mais je te vois en un clair jardin aux allées vertes et profondes, où la fraîche haleine du Dimanche de Laetare stimule déjà le souci des oiselles amoureuses. Ah! non, vraiment, tu ne sais guère ce que tu fais, c’est bien évident.

Tu ne t’es jamais dit, par exemple, que les marchands de graines sont les boutiquiers du Mystère et qu’on ne peut jamais être sûr de ce qu’ils vendent. Eh bien ! écoute. Peu importe que tu veuilles semer de la giroflée ou de la citrouille, mais il existe un Grain prodigieux, rien qu’un seul grain, le plus petit de tous, dit l’Évangile, qui est la similitude impénétrable du Royaume des Cieux et la mesure infiniment exacte de la Foi. C’est de là, sans doute – je te le dis en passant -qu’est venu l’orgueil célèbre des moutardiers, car cette semence est un grain vulgaire de sénevé.

Vulgaire, mais non pas quelconque, puisque la Parabole n’en désigne qu’Un qui doit devenir le colosse excessivement unique où s’abriteront tous les oiseaux. Que dirais-tu si, dans ta boîte ou dans tes petits paquets dont je suis tremblant, se cachait le germe redoutable de ce géant et qu’il poussât en une minute ainsi qu’il convient aux végétations miraculeuses et que, dévorant tes fleurs, tes plates-bandes, tes allées et tes massifs, il te plongeât sa plus longue racine dans le cœur?

Léon BLOY

Les douze filles d’Eugène Grasset

Introduction / Janvier / Février / Avril / Mai

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3 commentaires pour Léon Bloy – « Les douze filles d’Eugène Grasset » : MARS

  1. Tartarin dit :

    Encore merci !

  2. Berton Adoré dit :

    dommage que ça se soit arreté !

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