Léon Bloy – « Les douze filles d’Eugène Grasset » : FEVRIER

février

FEVRIER

Je déteste cette rage de tailler les pauvres arbres, les mélancoliques arbres qui ne peuvent pas se défendre et qui pousseraient si volontiers dans tous les sens, dont les branches ouvriraient si bien les portes et les fenêtres des maisons et renverseraient, comme avec une main très-valide, toutes les murailles des jardins où se retranche le crapaud de l’égoïsme incontestable des jardiniers.

Mais qui songe à la captivité de ces captifs de la Gourmandise humaine ? Les bourreaux du Christ qui devraient s’estimer heureux de croupir dans la vermine en chantant des hymnes très pures et de manger les racines les plus amères des fleurs des tombeaux, ont inventé de mutiler ces créatures sans laideur pour les contraindre à verser leur essence dans des fruits tellement suaves qu’on meurt à les respirer.

Surprenantes images de ces Martyrs qu’on ébranchait aux abattoirs des chrétiens pour qu’ils engendrassent, dans leurs tortures, la délectation de l’Église. Aussi ne voit-on pas comme ils se tordent, les misérables, comme ils se crispent et sanglotent sous leur écorce qui crève, comme ils sont difformes et lamentables.

Je pense qu’autrefois, avant la catastrophe de l’homme, il y a fameusement de siècles les arbres faisaient ce qu’ils voulaient, qu’ils se promenaient avec bonté dans le Jardin qu’on ne peut pas dire, sous les yeux du Couple innocent, pour lui épargner la fatigue de cheminer sous leurs frondaisons. Plus tard, quelques aveugles sublimes, qui s’étaient eux-mêmes arraché les yeux pour les jeter au fond des gouffres du Paradis, ont vu très-distinctement les arbres de toutes les espèces et de tous les temps accourir des extrémités de la terre en passant auprès des hommes inintelligents qui croyaient passer eux-mêmes vers un Mont unique et prodigieux. Sera-ce moi, Seigneur disaient-ils alors, sera-ce moi ?

Voilà, certes, une jolie personne pour émonder ce célibataire dont la carcasse affreuse de poirier sans consolation me fait venir à la bouche une eau plus qu’amère. Cette fille de février n’a pas l’air de trouver la vie bien mauvaise et le reflet des cisailles dans ses yeux pleins d’attention suffit amplement, je suppose, à ses instincts de contemplative.

Qu’elle prenne garde, cependant. C’est terrible d’être en un jardin parfaitement clos où nul pauvre n’a le droit d’entrer. Je tremble vraiment que cette branche pointue qu’elle va couper ne lui bondisse au visage, ne lui crève un œil et ne pénètre jusqu’à sa cervelle, jusqu’à sa petite cervelle où ne furent sans doute jamais admises les mendiantes pensées du ciel.

Car on ne connaît aucun arbre, non plus qu’aucun homme. Il en est un qui est immortel et dont l’histoire est infiniment fameuse, mais que le Cheroub formidable a si bien caché que Dieu seul sait où il se trouve. Or il est toujours effrayant de voir une femme porter la main sur un arbre et quel est l’ange de ténèbres qui oserait dire que cet arbre-ci, précisément parce qu’il a l’air si malheureux, n’est pas celui qui fut nommé le Bois de la science du Bien et du Mal où s’enroula l’antique Serpent ?

Léon BLOY

Les douze filles d’Eugène Grasset

Introduction / Janvier / Mars / Avril / Mai

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