Léon Bloy – « Les douze filles d’Eugène Grasset » : JANVIER

Janvier

JANVIER

Est-ce ma fosse que tu creuses, charitable fille ? S’il en est ainsi, hâte-toi, car il me semble que je suis aussi mort que l’an défunt, que je pue déjà comme Lazare, et mon impatience est extrême d’aller attendre la Résurrection dans le lit des saints.

Ne crains pas de la faire spacieuse. N’oublie pas qu’il faut que j’y couche avec ma pauvreté qui est si grande et qui se retourne sans cesse.

L’endroit ne me déplaît point, belle jardinière. J’aime ce houx qui ne me symbolise pas mal avec son bois dur, ses feuilles féroces et ses fruits couleur de feu. Ses aiguilles décourageront les sentimentalités pèlerines, les loquacités funèbres, les dévouements après le sapin et son ombre parcimonieuse protégera très suffisamment le sommeil du Mendiant ingrat.

Sans doute, c’est ton ministère et ta chevance de conditionner des sépultures. Depuis ta Mère qui fit tomber, en un instant, du bout de son doigt d’Infante de Dieu, tous les fruits des arbres du Paradis, il est presque sans exemple qu’une femme ne fabrique pas un petit abîme dans son jardin pour y enterrer quelque malheureux. N’est-ce pas, mon enfant, que tu me donnes la préférence ? Interroge, si tu veux, tous les putois. Ils te diront qu’il n’y a pas de charogne qui m’égale et que rien n’est aussi pressé que de m’enfouir.

Puis, il y a ta fontaine de cristal opaque, avec ses stalactites de glace que tu as dû geler de tes soupirs. La fermentation de mes entrailles la dégèlera peut-être. Sois tranquille, ma jolie rousse, je ne serai pas un hôte inutile. Tes pelouses rondes seront plus vertes et le sable fin de tes médiocres allées deviendra plus pâle. Le buis de tes bordures ne désespérera plus d’être béni, quelque dimanche de Pâques Fleuries, en l’église paroissiale qu’ignorent assurément ton jaune fichu et ta jupe couleur marron de villageoise accoutumée à travailler le Saint Jour. Ce parasol triste que j’aperçois derrière le bassin connaîtra enfin la gloire des cèdres; ton hêtre au tronc blême, tes fruitiers hagards et jusqu’à la serre où tu caches tes fleurs frileuses condamnées à mourir de nostalgie sur la gorge impure de nos vierges toutes ces créatures affligées de sentir que tu n’as pas mangé aujourd’hui le Corps de ton Dieu, recevront de ma carcasse un électuaire qui prohibera leur mélancolie.

Toi aussi, fouilleuse obstinée – et jusqu’à cette heure fantomatique – d’un sol illusoire que la pourriture de cent millions d’effigies vivantes du Seigneur a transsubstantié, tu te redresseras dans une attitude un peu plus qu’humaine, lorsque, m’ayant fourré dans cette patrie, tu devineras que tu as sous tes pieds de bête la pauvreté, oui, vraiment, la Pauvreté même, ou, du moins, sa parfaite image, qui est tout à fait divine, tu peux m’en croire.

Allons brute agréable, dépêche-toi de faire ton trou. Le moment est bon. Je suis plein d’hosties consacrées, plein de psaumes et de pénitence, plein d’allégresse et d’ignominie, et je germerai pour toi.

Léon BLOY

Les douze filles d’Eugène Grasset

Introduction / Février / Mars / Avril / Mai

Publicités
Cet article, publié dans Extrait de livre, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s