Le Rire d’Hitler – Quand Eric Besson rencontre Hitler sur un banc public…

Je n’ai jamais beaucoup aimé Hitler et à chaque fois que je le croise dans la rue, j’essaye de l’éviter mais ce n’est pas facile : surtout en ce moment, où il est excité comme une puce. L’autre jour, j’étais en train d’acheter le journal quand il me saisit par la manche.

– Voyons Adolf, laissez-moi au moins récupérer ma monnaie.

Il m’entraina dans le jardin du musée Rodin et nous nous assîmes sur un banc à côté de deux Hollandaises qui pique-niquaient mélancoliquement.

– Ça y est, me dit Adolf. J’ai enfin gagné la guerre. L’Allemagne réunifiée va devenir, avec mon ancien allié le Japon, une des deux premières puissances économiques mondiales. Elle prendra le leadership de l’Europe. Une Europe où, notez-le, il n’y a plus un seul parti communiste digne de ce nom.

– Et le PCF, Adolf, qu’en faites-vous ?

– Vous, un jeune homme branché, vous ne lisez pas « Libération », mon journal préféré ? Il n’y a plus de PCF mon vieux. Quant au PC hollandais – il jeta un regard ironique en direction des deux Hollandaises, qui étaient justement en train de partager une mandarine – laissez-moi rire ! Et les partis communistes de l’Est, c’est la débandade ! Je n’aborderai pas le sujet de l’URSS, afin de ne pas vous faire de peine en cette veille de Noël. Bref, le communisme – merci mon Dieu – est en train de disparaître d’une Europe unie ainsi que je l’ai toujours souhaité, et dont la devise de moins en moins implicite n’est autre que celle de mon regretté compagnon de route Philippe Pétain : « Travail – famille – patrie ». C’est toujours comme ça quand on est en avance sur son temps : tout le monde vous critique mais après on vous pique vos idées. Le petit Mozart a eu exactement le même problème.

– Tout de même, Adolf, vos méthodes …

– Ah oui, mes méthodes…

Il se leva brusquement, fit plusieurs fois le tour de notre banc au petit trot comme pour calmer ses nerfs, puis se rassit, continuant néanmoins de se tordre les mains avec angoisse :

– J’ai été un peu brutal, je l’avoue. Mea culpa. Avec la douceur, on réussit mieux. Regardez l’Europe aujourd’hui : des partis ouvriers à genoux, des organisations syndicales battues en brèche, des prolétaires de tous les pays qui n’ont aucune envie de s’unir, des intellectuels progressistes marginalisés, des moyens de communication aux mains du patronat, la haute finance toute puissante, des bourgeois sans remords et des bourgeoises béates. Tout ça sans tirer un coup de feu. La démocratie, quelle merveilleuse invention. J’aurais dû y penser plus tôt.

Les Hollandaises avaient fini de déjeuner et l’une d’elles alluma une cigarette. Hitler, ne sachant toujours pas se dominer malgré les années, la lui retira violemment de la bouche. Je sentis qu’il se retenait – à grand-peine – de gifler la jeune fille. Il se contenta d’aboyer :

– On ne fume pas : c’est mauvais pour la santé !

Quand il revint s’asseoir à côté de moi, les Hollandaises s’étaient déjà enfuies vers le musée.

– Adolf, dis-je, vous ne serez jamais un démocrate.

– Je le crains, je le crains, mon petit gars … mais ce n’est pas ça qui m’empêchera d’avoir un jour ma statue.

– Où ça ?

– Dans la capitale de l’Europe !

– Bruxelles ou Strasbourg ?

– Et pourquoi pas Berlin ?

Il rit dans sa moustache, qui avait un peu blanchi et jauni avec les années, et dit, en frottant avec complaisance son épaule débile contre la mienne :

– C’est bon de rire de nouveau, non ?

Patrick Besson, le 27 décembre 1989 – dans « L’idiot international »

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