Notes de lecture… « Tropique du Cancer » de Henry Miller

Le siècle exige de la violence, mais nous ne récoltons que des explosions avortées. Les révolutions sont fauchées dans la fleur, ou bien elles réussissent trop vite. La passion s’épuise rapidement. Les hommes se retournent vers les idées, comme d’habitude. On ne vous propose rien qui puisse durer plus de vingt quatre heures. Nous vivons un million de vies en l’espace d’une génération. De l’étude de l’entomologie, de la vie des grandes profondeurs, de l’activité cellulaire, nous tirons bien plus…

***

Par un dimanche après-midi, quand les volets des boutiques sont mis et que le prolétariat a pris possession de la rue, dans un abrutissement torpide, il y a certaines voies qui me font penser à rien moins qu’à une énorme verge gangrenée ouverte longitudinalement. (…) La ville pousse ses bourgeons comme un énorme organisme vérolé de toutes parts, et les magnifiques avenues sont un peu moins repoussantes parce qu’elles ont dégorgé tout leur pus.

***

On m’a éjecté du monde comme une cartouche. Un brouillard épais s’est installé, la terre est barbouillée de graisse figée. Je peux sentir la ville palpiter, comme si elle était un cœur extrait à l’instant même d’un corps tiers. Les fenêtres de mon hôtel sont infectées, il y a une puanteur aigre et lourde, comme si brûlaient des produits chimiques. Je regarde dans la Seine, et je vois boue et désolation ; les réverbères se noient, hommes et femmes meurent d’étouffement, les ponts sont couverts de maison, abattoirs de l’amour. Un homme est debout contre le mur avec un accordéon attaché au ventre ; ses mains sont coupées aux poignets, mais l’accordéon se tortille entre ses moignons comme un sac de serpents. L’univers s’est amenuisé ; il n’est plus qu’un bloc sans étoiles, sans arbres, sans rivières. Les gens qui vivent là sont morts ; ils fabriquent des chaises sur lesquelles s’asseyent les autres dans leurs rêves. Au milieu de la rue il y a une roue et dans le moyeu de la roue est planté un gibet. Les gens, déjà, essayent frénétiquement de grimper sur le gibet, mais la roue tourne trop vite…

***

Sur le méridien du temps, il n’y a pas d’injustice ; il n’y a que la poésie du mouvement qui crée l’illusion de la vérité et du drame. Si, à l’improviste et n’importe où, on se trouve face à face avec l’absolu, cette grande sympathie qui fait paraître divins des hommes comme Gautama et Jésus se glace et s’évanouit ; ce qui est monstrueux, ce n’est pas que les hommes aient fait pousser des roses sur ce tas de fumier, mais que, pour une raison ou pour une autre, ils aient besoin de roses. Pour une raison ou pour une autre, l’homme cherche le miracle, et pour l’accomplir, il pataugera dans le sang. Il se gorgera d’une débauche d’idées, il se réduira à n’être qu’une ombre, si, pour une seule seconde de sa vie, il peut fermer les yeux sur la hideur de la réalité. Il endure tout – disgrâce, humiliation, pauvreté, guerre, crime, ennui – croyant que demain quelque chose arrivera, un miracle! qui rendra la vie tolérable. Et pendant tout ce temps un compteur tourne à l’intérieur, et il n’est pas de main qui peut l’y atteindre et l’arrêter. Et pendant tout ce temps quelqu’un dévore le pain de la vie, et boit le vin, quelque sale grosse blatte de prêtre qui se cache dans la cave et l’ingurgite, tandis qu’en haut dans la lumière de la rue une hostie fantôme touche les lèvres, et le sang est aussi pâle que de l’eau. Et de ce tourment et de cette misère éternels ne sort aucun miracle, pas le moindre microscopique vestige de soulagement. Seules les idées, les idées pâles, amaigries, qu’il faut engraisser par le massacre; idées qui sont dégorgées comme la bile, comme les tripes d’un cochon lorsqu’on éventre sa carcasse.

Et je pense donc quel miracle ce serait si ce miracle que l’homme attend éternellement se trouvait n’être rien de plus que ces deux énormes étrons que le fidèle disciple avait lâchés dans le bidet. Qu’arriverait-il si, au dernier moment, lorsque la table du banquet est
disposée et que les cymbales retentissent, apparaissait subitement, sans aucune espèce d’avertissement, un plateau d’argent sur lequel même les aveugles pourraient voir qu’il n’y a rien de plus et rien de moins que deux énormes étrons! Cela, je le crois, serait plus
miraculeux que tout ce que l’homme a pu attendre et désirer. Cela serait miraculeux parce que jamais rêvé. Cela serait plus miraculeux que le rêve le plus fou, parce que n’importe qui pourrait en imaginer la possibilité, mais personne ne l’a jamais fait, et probablement personne ne le fera jamais plus.

Ainsi donc, la certitude révélée qu’il n’y avait rien à espérer eut sur moi un effet salutaire. Pendant des semaines et des mois, pendant des années, en vérité toute ma vie, j’avais ardemment attendu que quelque chose arrivât, quelque événement extérieur qui changerait ma vie, et maintenant, subitement, inspiré l’absence totale d’espoir partout, je me sentis soulagé, comme si un lourd fardeau m’était enlevé des épaules.

***

et il y a ce même sourire inexplicable sur mes lèvres, ce masque que j’ai collé sur mon chagrin.

***

Si vous n’avez pas le sous, eh bien prenez quelques vieux journaux et faites-vous un lit sur les marches de quelque cathédrale. Les portes sont bien verrouillées, et il n’y aura pas de courant d’air pour vous déranger.

***

S’il y avait un homme qui osât dire tout ce qu’il a pu penser de ce monde, il ne lui resterait pas un pouce carré de terrain pour s’y tenir. Quand un homme apparaît, le monde l’écrase et lui rompt l’échine. Il reste toujours trop de piliers pourris debout, trop d’humanité infectée pour que l’homme puisse fleurir. La superstructure est un mensonge, et la fondation une énorme peur haletante. Si de siècle en siècle paraît un homme avec un regard désespéré, avide, dans les yeux, un homme qui mettrait le monde sens dessus dessous afin de créer une nouvelle race, l’amour qu’il apporte au monde est changé en bile et devient un fléau. Si de temps en temps nous rencontrons des pages qui font explosion, des pages qui déchirent et meurtrissent, qui arrachent des gémissements, des larmes et des malédictions, sachez qu’elles viennent d’un homme acculé au mur, un homme dont les mots constituent la seule défense, et ses mots sont toujours plus fort que le poids mensonger et écrasant du monde, plus forts que les roues que les poltrons inventent pour écraser le miracle de la personnalité. Si un homme osait jamais traduire tout ce qui est dans son cœur, nous mettre sous le nez ce qui est vraiment son expérience, ce qui est vraiment sa vérité, je crois alors que le monde s’en irait en pièces, qu’il sauterait en mille miettes, et aucun Dieu, aucun accident, aucune volonté ne pourra jamais rassembler les morceaux, les atomes, les éléments indestructibles qui ont servi à faire le monde.

***

Je repasse en un éclair toutes les femmes que j’ai connues. C’est comme une chaîne que j’ai forgée avec ma propre misère. Chacune liée à l’autre. Terreur de vivre séparé, de rester né. La porte de la matrice et sa chevillette. Terreur et nostalgie. Au profond du sang, l’attirance du Paradis. L’au-delà. Toujours l’au-delà. Ça a dû commencer avec le nombril. On vous coupe le cordon ombilical, on vous donne une claque sur les fesses, et presto ! vous voilà dans le monde à la dérive, navire sans gouvernail. Vous regardez les étoiles et vous regardez votre nombril. Il vous pousse des yeux partout sous les aisselles, entre les lèvres,à la racine des cheveux, sur la plante des pieds. Ce qui est lointain devient proche, ce qui est proche s’éloigne. Entrer-sortir, flux incessant, mue perpétuelle, le dedans devient le dehors. On dérive comme ça pendant des années et des années, jusqu’à ce qu’on se trouve au centre de la mort, et là, on pourrit lentement, on s’émiette lentement, de soi tout se disperse. Seul reste votre nom.

Publicités
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s