Notes de lecture… « Albertine disparue » de Marcel Proust

Mais ce qu’on appelle expérience n’est que la révélation à nos propres yeux d’un trait de notre caractère qui naturellement reparaît, et reparaît d’autant plus fortement que nous l’avons déjà mis en lumière pour nous-même une fois, de sorte que le mouvement spontané qui nous avait guidé la première fois se trouve renforcé par toutes les suggestions du souvenir. Le plagiat humain auquel il est le plus difficile d’échapper, pour les individus (et même pour les peuples qui persévèrent dans leurs fautes et vont les aggravant), c’est le plagiat de soi-même.

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C’est en réalité notre prévision, notre espérance d’événements heureux qui nous gonfle d’une joie que nous attribuons à d’autres causes et qui cesse pour nous laisser retomber dans le chagrin si nous ne sommes plus si assurés que ce que nous désirons se réalisera. C’est toujours cette invisible croyance qui soutient l’édifice de notre monde sensitif, et privé de quoi il chancelle. Nous avons vu qu’elle faisait pour nous la valeur ou la nullité des êtres, l’ivresse ou l’ennui de les voir. Elle fait de même la possibilité de supporter un chagrin qui nous semble médiocre simplement parce que nous sommes persuadés qu’il va y être mis fin, ou son brusque agrandissement jusqu’à ce qu’une présence vaille autant, presque même plus que notre vie.

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On désire être compris, parce qu’on désire être aimé, et on désire être aimé parce qu’on aime. La compréhension des autres est indifférente et leur amour importun.

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D’ailleurs notre tort n’est pas de priser l’intelligence, la gentillesse d’une femme que nous aimons, si petites que soient celles-ci. Notre tort est de rester indifférent à la gentillesse, à l’intelligence des autres. Le mensonge ne recommence à nous causer l’indignation, et la bonté la reconnaissance qu’ils devraient toujours exciter en nous, que s’ils viennent d’une femme que nous aimons, et le désir physique a ce merveilleux pouvoir de rendre son prix à l’intelligence et des bases solides à la vie morale.

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Unique, croyons-nous, elle est innombrable. Et pourtant elle est compacte, indestructible devant nos yeux qui l’aiment, irremplaçable pendant très longtemps par une autre. C’est que cette femme n’a fait que susciter par des sortes d’appels magiques mille éléments de tendresse existant en nous à l’état fragmentaire et qu’elle a assemblés, unis, effaçant toute cassure entre eux, c’est nous-même qui en lui donnant ses traits avons fourni toute la matière solide de la personne aimée. De là vient que, même si nous ne sommes qu’un entre mille pour elle et peut-être le dernier de tous, pour nous elle est la seule et celle vers qui tend toute notre vie.

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Le désir est bien fort, il engendre la croyance.

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un fait objectif, une image, est différent selon l’état intérieur avec lequel on l’aborde. Et la douleur est aussi un puissant modificateur de la réalité qu’est l’ivresse.

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C’était là encore une des conséquences de cette impossibilité où nous sommes, quand nous avons à raisonner sur la mort, de nous représenter autre chose que la vie.

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Comme il y a une géométrie dans l’espace, il y a une psychologie dans le temps, où les calculs d’une psychologie plane ne seraient plus exacts parce qu’on n’y tiendrait pas compte du temps et d’une des formes qu’il revêt, l’oubli ; l’oubli dont je commençais à sentir la force et qui est un si puissant instrument d’adaptation à la réalité parce qu’il détruit peu à peu en nous le passé survivant qui est en constante contradiction avec elle.

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Certains philosophes disent que le monde extérieur n’existe pas et que c’est en nous-même que nous développons notre vie. Quoi qu’il en soit, l’amour, même en ses plus humbles commencements, est un exemple frappant du peu qu’est la réalité pour nous.

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Ce n’est pas parce que les autres sont morts que notre affection pour eux s’affaiblit, c’est parce que nous mourrons nous-mêmes.

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Les êtres n’existent que par l’idée que nous avons d’eux.

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La création du monde n’a pas eu lieu au début, elle a lieu tous les jours.

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