Céline et l’incapacité des bourgeois à ressentir « l’émotion directe » – Extrait de Bagatelles pour un massacre

Ce n’est pas tout à fait de leur faute… À ces grands écrivains… Ils sont voués depuis l’enfance, depuis le berceau à vrai dire, à l’imposture, aux prétentions, aux ratiocinages, aux copies… Depuis les bancs de l’école, ils ont commencé à mentir, à prétendre que ce qu’ils lisaient ils l’avaient en personne vécu… A considérer l’émotion « lue », les émotions de seconde main comme leur émotion personnelle ! Tous les écrivains bourgeois sont à la base des imposteurs ! Escrocs d’expérience et d’émotions… Ils sont partis dans la vie du pied d’imposture… Ils continuent… Ils ont débuté dans l’existence par une imposture…

L’originale planque, « Le lycée »… Ce séminaire du franc-maçon, la couveuse de tous les privilèges, de toutes les tricheries, de tous les symboles. Ils se sont sentis supérieurs, nobles « appelés » spéciaux, dès la sixième année de leur âge… Un monde émotif, toute une vie, toute la vie, sépare l’école communale du lycée…

Les uns sont de plain-pied, dès l’origine, dans l’expérience, les autres seront toujours des farceurs… Ils n’entrent dans l’expérience que plus tard, par la grande porte, en seigneurs, en imposteurs… même Vallès. Ils ont fait la route en auto, les mômes de la communale, à pompes… les uns ont lu la route, les autres l’ont retenue, butée, soumise pas à pas…

Un homme est tout à fait achevé, émotivement c’est-à-dire, vers la douzième année. Il ne fait plus ensuite que se répéter, c’est le vice ! jusqu’à la mort… Sa musique est fixée une fois pour toutes… dans sa viande, comme sur un film photo, la première impression… C’est la première impression qui compte. Enfance des petits bourgeois, enfance de parasites et de mufles, sensibilités de parasites, de privilégiés sur la défensive, de jouisseurs, de petits précieux, maniérés, artificiels, émotivement en luxation vicieuse jusqu’à la mort… Ils n’ont jamais rien vu… ne verront jamais rien… humainement parlant…

Ils ont appris l’expérience dans les traductions grecques, la vie dans les versions latines et les bavardages de M. Alain… Ainsi qu’une recrue mal mise en selle, montera sur les couilles de travers, pendant tout le reste de son service… tous les petits produits bourgeois sont loupés dès le départ, émotivement pervertis, séchés, ridés, maniérés, préservés, faisandés, du départ, Renan compris…

Ils ne feront que « penser » la vie… et ne « l’éprouveront » jamais… même dans la guerre… dans leur sale viande de « précieux », de sournois crâneurs… Encroûtés, sclérosés, onctueux, bourgeoisés, supériorisés, muffisés dès les premières compositions, Ils gardent toute leur vie un balai dans le trou du cul, la pompe latine sur la langue… Ils entrent dans l’enseignement secondaire, comme les petites chinoises dans les brodequins rétrécis, ils en sortiront émotivement monstrueux, amputés, sadiques, frigides, frivoles et retors… Ils ne comprendront plus que les tortures, que de se faire passer des syntaxes, des adverbes les uns aux autres, à travers les moignons… Ils n’auront jamais rien vu… Ils ne verront jamais rien… A part les tortures formalistes et les scrupules rhétoriciens, ils resteront fortement bouchés, imperméables aux ondes vivantes. Les parents, les maîtres les ont voués, dès le lycée, c’est-à-dire pour toujours aux simulacres d’émotion, à toutes les charades de l’esprit, aux impostures sentimentales, aux jeux de mots, aux incantations équivoques… Ils resteront affublés, ravis, pénétrés, solennels encuistrés de toutes leurs membrures, convaincus, exaltés de supériorité, babilleux de latino-bobarderie, soufflés de vide gréco-romain, de cette « humanité » bouffonne, cette fausse humilité, cette fantastique friperie gratuite, prétentieux roucoulis de formules, abrutissant tambourin d’axiomes, maniée, brandie d’âge en âge, pour l’abrutissement des jeunes par la pire clique parasiteuse, phrasuleuse, sournoise, retranchée, politicarde, théorique vermoulue, profiteuse, inextirpable, retorse, incompétente, énucoide, désastrogène, de l’Univers : le Corps stupide enseignant…

Les versions latines, le culte des Grecs, les balivernes prétentieuses et tendancieuses, des Alain, des PluriBendas… auront toujours raison dans l’esprit du bachelier contre l’expérience directe, les émotions directes dont la vie simple et vécue directement avec tous les risques personnels abonde… Il est inverti du « sympathique » le bachelier, dès la « sixième » et c’est encore plus grave que les premières branlettes et les inversions « d’oigne »… La vie est un immense bazar où les bourgeois pénètrent, circulent, se servent… et sortent sans payer… les pauvres seuls payent… la petite sonnette du tiroir-caisse… c’est leur émotion… Les bourgeois, les enfants petits bourgeois, n’ont jamais eu besoin de passer à la caisse… Ils n’ont jamais eu d’émotions… D’émotion directe, d’angoisse directe, de poésie directe, infligée dès les premières années par la condition de pauvre sur la terre… Ils n’ont jamais éprouvé que des émotions lycéennes, des émotions livresques ou familiales et puis plus tard, des émotions « distinguées »… voire « artistiques »…

Tout ce qu’ils élaborent par la suite, au cours de leurs « œuvres » ne peut être que le rafistolage d’emprunts, de choses vues à travers un pare-brise… un pare-choc ou simplement volées au tréfonds des bibliothèques… traduites, arrangées, trafiquées du grec, des moutures classiques. Jamais, absolument jamais, d’humanité directe. Des phonos. Ils sont châtrés de toute émotion directe, voués aux infinis bavardages dès les premières heures de l’enfance… (…). Implacable, rien à dire. Leur destin de petits bourgeois aryens et de petits juifs, presque toujours associés, engendrés, couvés par les familles, l’école, par l’éducation, consiste avant tout à les insensibiliser, humainement. Il s’agit d’en faire avant tout des fourbes, des imposteurs, et des cabots, des privilégiés, des frigides sociaux, des artistes du « dissimuler »…

Le français finement français, « dépouillé », s’adapte merveilleusement à ce dessein. C’est même le corset absolument indispensable de ces petits châtrés émotifs, il les soutient, les assure, les dope, leur fournit en toutes circonstances toutes les charades de l’imposture, du « sérieux » dont ils ont impérieusement besoin, sous peine d’effondrement… Le beau style « pertinent » mais il se trouve à miracle ! Pour équiper tous ces frigides, ces rapaces, ces imposteurs !… Il les dote de la langue exacte, le véhicule providentiel, ajusté, méticuleux, voici l’abri impeccable de leur vide, le camouflage hermétique de toutes les insignifiances. « Style » monture rigide d’imposture sans lequel ils se trouveraient littéralement dénués, instantanément dispersés par la vie brutale, n’ayant en propre aucune substance, aucune qualité spécifique… pas le moindre poids, la moindre gravité… Mais avec ce fier classique corset tout bardé de formules, d’emprunts, de références, ils peuvent encore et comment ! Jouer leurs rôles, les plus monumentaux de la farce sociale… si mirifiquement fructueuse aux eunuques. C’est toujours le toc, le factice, la camelote ignoble et creuse qui en impose aux foules, le mensonge toujours ! Jamais l’authentique…

Dès lors, c’est gagné ! La cause est enlevée… (…). Pas plus besoin d’émotion véritable au chinois mandarin, que pour s’exprimer en français « lycée »… Il suffit de prétendre. C’est le français idéal pour Robots. L’Homme véritablement, idéalement dépouillé, celui pour lequel tous les artistes littéraires d’aujourd’hui semblent écrire, c’est un robot. On peut rendre, notons-le, tout Robot, aussi luisant, « lignes simples », aussi laqué, aérodynamique, rationalisé qu’on le désire, parfaitement élégantissime, au goût du jour. Il devrait tenir tout le centre du Palais de la Découverte le Robot… Il est lui l’aboutissement de tant d’efforts civilisateurs « rationnels »… Admirablement naturalistes et objectifs (toutefois Robot frappé d’ivrognerie ! Seul trait humain du Robot à ce jour)… Depuis la Renaissance l’on tend à travailler de plus en plus passionnément pour l’avènement du Royaume des Sciences et du Robot social. Le plus dépouillé… Le plus objectif des langages c’est le parfait journalistique objectif langage Robot… Nous y sommes… Plus besoin d’avoir une âme en face des trous pour s’exprimer humainement… Que des volumes ! Des arêtes ! Des pans !

Et de la publicité !… Et n’importe quelle baliverne robotique triomphe ! Nous y sommes…
Tous ces écrivains qu’on me vante, qu’on me presse d’admirer… n’auront jamais, c’est évident, le moindre soupçon d’émotion directe. Ils œuvrent en « arpenteurs » maniérés jusqu’au moment assez proche, où ils ne travailleront plus qu’en arpenteurs tout court… Peut-être au dernier moment, au moment de mourir ressentirons-ils une petite émotion authentique, un petit frisson de doute… Rien n’est moins sûr… Leur fameux style dépouillé néoclassique, cette cuirasse luisante, biseautée, strictement ajustée, impitoyable, impeccable qui les barde contre toute effraction de la vie depuis le lycée, leur interdit aussi à jamais, sous peine d’être immédiatement dissous, résorbés par les ondes vivantes, d’en laisser pénétrer aucune à l’intérieur de leur carcasse… Le moindre contact émotif direct avec le torrent humain et c’est la mort !… cette fois, sans phrase… Ils se meuvent au fond du courant, comme au fond d’un fleuve trop lourd, sous un énorme poids de caressantes traîtrises sourdement, en scaphandre, éberlués, empêtrés de cent mille précautions ! Ils ne communiquent avec l’extérieur que par micros, vers la surface. Ils pontifient en style « public », impeccable, envers et contre tout, saltimbanques, devins cocus… Ils grandissent avec leur cuirasse… Ils crèvent avec leur cuirasse, dans leur cuirasse, étreints, bandagés, saucissonnés au plus juste. bouclés, couques, polis, reluisants robots, scaphandres rampants sous l’attirail énorme, emprunté de dix mille tuyaux et ficelles à peu près immobiles, presque aveugles, à tâtons, ils rampent ainsi vers le joli but lumineux de ces existences, au fond au fond ténèbres… la Retraite… Il n’émane des pertuis de leur armure, des fissures de ces robots « d’élite » que quelques gerbes, bouquets graciles, d’infinis minuscules glouglous, leurs bulles qui remontent. à l’air libre.

On ne les félicite jamais de ce qu’ils sont enfin parvenus à crever un jour, dépecer leur extraordinaire carcan métallique, mais au contraire de ce qu’ils réussissent parfois à s’harnacher encore plus pesamment que la veille, se mieux caparaçonner, s’affubler d’autres accablants apports « culturels » et puis de garder malgré tout, au fond de leurs ténèbres, une sorte de possibilité de menues gesticulations… manigances badines, ruses mignardes, réticences équivoques, dites « finesses de style ».

Une fois remontés en leurs « cabinets douillets », à hauteur de camomille, l’angoisse les enserre, les tenaille longtemps, très longtemps, étranglés, livides, obsédés par le souvenir de ces infinis glauques, de ces abîmes. Ils en dépeignent avec d’éperdues réticences tous les monstres entraperçus… les autres monstres… Ils se relèvent toujours très mal… très meurtris, très douloureux, sous les caresses de la lampe, de ces boyscouteries tragiques, de ses descentes aux origines. Il leur faut « œuvrer » ensuite bien laborieusement, d’épreintes en contractures, pour que se dissipent, se bercent, enfin toutes ces frayeurs, pour qu’elles se déposent, adhèrent, tiennent enfin au papier, enfin noires, molles et tièdes sur blanc…

Que d’amour encore plus d’amour pour que leur pétoche bien massée, adorablement caressée, les relâche un peu aux tripes… Toute l’affection si attentive, si vigilante d’une famille tout émue pour que leur colique s’atténue, leurs dents s’apaisent… L’amour le plus grand Amour cette redondance de vide, leur grand écouteur d’âme creuse. Que viennent-ils donc tous ces châtrés nous infecter de leurs romans ? de leurs simulacres émotifs ? Puisqu’ils sont une bonne fois pour toutes, opaques, aveugles, manchots et sourds ! Que ne se donnent-ils uniquement à la description, c’est-à-dire au rabâchage rafistolage de ce qu’ils ont lu dans les livres ?… Que ne font-ils strictement carrière dans le « Beadeker » amusant, dans le goncourtisme descriptique, le farfouillage objectif à toute force, le Zolaïsme à la 37, encore plus scientifico-judolâtre, dreyfusien, libérateur, que l’autre ou la très minusculisante analyse d’enculage à la Prout-Proust, « montée-nuance » en demi-dard de quart de mouche ? Ou plus simplement encore, furieux de constipation, que ne se mettent-ils opiniâtres, au sciage acharné du bois ? Par tous les temps, quelques stères, tous les jours après déjeuner, et puis au milieu de la nuit ? Leur fatalité insensible et robotique les voue tous, une fois pour toutes, aux rigides estimations, descriptions, à l’arpentage des sentiments, aux grimaces, aux mouvements d’ensemble, aux opuscules sur commandes de tourisme, aux encartages, aux explications pour photographies aux sous-titres publicitaires, aux manchettes d’événements… Sortis de là, ils sont foutus. Sans atrocement gaffer, ils ne peuvent se risquer, se mêler de la moindre reproduction émotive.

La honte vous monte à les observer, s’ébrouer, patauger dès qu’ils s’aventurent dans les moindres expressions de sentiments les plus naturels, les plus élémentaires, c’est alors une abjecte écœurante catastrophe. Indécents, grossiers, pétardiers, ils s’ensevelissent instantanément sous une avalanche de balourdises et d’obscénités. A la moindre incitation sentimentale ils gonflent, ils explosent en mille excréments infiniment fétides. Il n’est qu’un maquis de salut pour tous ces robots sursaturés d’objectivisme. Le sur-réalisme. Là, plus rien à craindre ! Aucune émotivité nécessaire. S’y réfugie, s’y proclame génie qui veut !… (…) Ma grand-mère dans la stratosphère chasse les bielles de M. Picard. Les petits poissons de l’Exposition pensent à la guerre… Se taisent en Seine… mal de mer… N’iront jamais en Amérique… Anguilles… Munitions… Mes 42 tantes… »

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