Depuis 1937, Céline vous parle… Du « Grand-Paris » !

Extrait de « Bagatelles pour un massacre » (1937)

Je voudrais pas donner de conseils ! Mais enfin si c’était moi-même, j’aurais attaqué d’autor quelque gigantesque boulot. Par exemple tripler la Seine jusqu’à la mer, en large comme en profondeur… Voilà un programme qui existe ! C’est des choses qui peuvent compter ! Rendre la Seine super-maritime ! Assez de ces « bergeries »… Ces rognages de bout d’égouts, ces épissures de « collecteurs »… Qu’on en sorte sacré nom de Dieu ! une bonne fois pour toutes ! C’est horrible tous ces petits biefs en suints de vidanges, ces lourds dépotoirs stagnants, ces décantages pestilentiels de tout le purin de vingt provinces. À la mer ! Vos péniches elles naviguent même plus, elles rampent visqueuses sur la merde.. La Seine maritimisante, c’est déjà fort beau, mais ça ne suffît pas !… Non ! Non ! Non. Je décréterais davantage, il faut amplifier le trafic direction la mer d’une manière très monstrueuse ! léviathane ! Je décréterais la construction du plus bel autostrade du monde, d’une immense ampleur alors, cinquante mètres de large, quatre voies, direction Rouen et la Manche. Vous voyez ça ?… Voila ce qu’ ils auraient dû penser ! Ça valait un petit peu mieux que toute cette soukerie crouleuse, cette calamiteuse carambouille de bistrots et de « Je-sais-tout-tisme ». Et puis encore vingt autostrades que je lancerais vers les falaises, vers les plages, vers le grand air, à partir de Rouen… J’en ouvrirais un éventail, comme on en aurait jamais vu, sur ces paysages… Ils ne demandent que ça entre le Havre et le Tréport ! Un éventail de vifs accès vers le bonheur, vers les poumons, vers le grand vent, vers les globules, vers la mer !… Des autobus populaires Paris-La Bleue aller et retour : 20 francs… Ça existerait comme travail et comme résultat. Ça serait plus des djiboukeries… Voilà qui aurait du son, du fond, de la couleur, de la durée, du vrai progrès ! Sans palais, sans toit, sans cloche !

Paris, puisque nous en sommes là, est une ville qu’on ne peut plus reconstruire,  même plus aménager, d’une façon d’une autre. Les temps des rafistolages, des bricoles, des petites malices, des affûteries sont révolus… C’est une ville qu’a fait toute sa vie, qu’est devenue maintenant toute nuisible, mortelle pour ceux qui l’habitent. Le mieux c’est qu’elle reste croupir en retrait définitif en « touchant » musée, avec tourniquets si l’on veut, une exposition permanente, en arrière des événements, comme Aigues Mortes, Bruges ou Florence… Faut la démembrer tout à fait, lui laisser juste les parties mortes, tout le faisandé qui lui convient. Pour les humains c’est autre chose, ils peuvent pas vivre dans un cadavre… Paris jolie ville croupissante, gentiment agonique entre la noble Place des Vosges et le Musée Carnavalet… Parfait. L’agonie est un spectacle qui intéresse bien des personnes. Vieillarde fétide qui se disloque en susurrant des choses d’Histoire…

La seule banlieue possible d’une ville de quatre millions d’habitants, c’est la mer. La mer seule assez puissante, assez généreuse, pour assainir quotidiennement ce terrible infernal ramassis, cet effrayant conglomérat de pourritures organiques, inhalantes, expirantes, chiatiques, fermenteuses, fébricilantes, virulogènes. La ville la plus malsaine du monde, la plus emboîtée, la plus encastrée, infestée, confinée, irrémédiable c’est Paris ! Dans son carcan de collines. Un cul-de-sac pris dans un égout, tout mijotant de charognes, de millions de latrines, de torrents de mazout et pétrole bien brûlants, une gageure de pourriture, une catastrophe physiologique, préconçue, entretenue, enthousiaste. Population à partir de mai, plongée, maintenue, ligotée dans une prodigieuse cloche au gaz, littéralement à suffoquer, strangulée dans les émanations, les volutes de mille usines, de cent mille voitures en trafic… Les dégagements sulfureux, stagnants de millions de chiots, absolument corrodée, minée, putréfiée jusqu’en ses derniers hémoblastes, par les plus insidieuses, les plus pernicieuses ordures aériennes… Ventilation nulle, Paris un pot d’échappement sans échappement. Buées, nuages de tous les carbures, de toutes les huiles, de toutes les pourritures jusqu’au deuxième étage de la tour Eiffel. Une cuve, asphyxiante au fond de laquelle nous rampons et crevons… Densité de pourriture vaporeuse infranchissable à tous les rayons solaires directs. La nuit, le fameux « Ouessant » lui-même avec ses 500 000 000 de bougies, sèche risible contre ce rideau de toutes les pourritures parisiennes stagnantes, parfaitement opaques. Aucune lumière ne peut percer, disperser cette bouillie.  Pourriture prodigieuse, surchauffée, enrichie infiniment, pendant tous les mois de l’été, par tant d’autres saloperies permanentes, exsudats organiques, résidus chimiques, électrifiés, de millions de carburations abjectes qui nous filent tout droit dans les bronches et le trésor de notre sang. A la bonne santé pour la ville lumière ! Une poubelle gazeuse pour tortures imbéciles !… Salut ! Les humains se traînent dans Paris. Ils ne vivent plus, c’est pas vrai !… Jamais ils n’ont leur compte humain de globules, 3 à 5 milliards au lieu de 7. Ils n’existent qu’au ralenti, en larves inquiètes. Pour qu’ils sautent il faut les doper ! Ils ne s’émoustillent qu’à l’alcool. Observez ces faces d’agoniques… C’est horrible à regarder… Ils semblent toujours un peu se débattre dans un suicide…Une capitale loin de la mer c’est une sale cuve d’asphyxie, un Père-Lachaise en convulsions. C’est pas de l’ « Urbanisme » qu’il nous faut !… C’est plus d’Urbanisme du tout ! La banlieue faut pas l’arranger, faut la crever, la dissoudre. C’est le bourrelet d’infection, la banlieue, qu’entretient, préserve toute la pourriture de la ville. Tout le monde, toute la ville à la mer ! Sur les artères de la campagne, pour se refaire du sang généreux, éparpiller dans la nature, au vent, aux embruns, toutes les hontes, les fientes de la ville. Débrider toutes ces crevasses, ces rues, toutes ces pustules, ces glandes suintantes de tous les pus, les immeubles, guérir l’humanité de son vice infect : la ville…

Quant à nos grandes industries, ces immenses empoisonneuses, toujours en train de gémir après la Seine et les transports, on pourrait bien les contenter, les combler dans leurs désirs… les répartir immédiatement sur tous les trajets d’autostrades, sur tout l’immense parcours rural. C’est pas la place qui leur manquerait par catégories. Elles auraient des mille kilomètres de grands espaces de verdure pour dégager leurs infections… Ça dissout bien les poisons, des mille kilomètres d’atmosphère, le vert ça prend bien les carbones… Extirper les masses asphyxiques de leurs réduits, de leur asphalte, les « damnés de la gueule vinasseuse », les arracher du bistrot, les remettre un peu dans les prairies avec leurs écoles et leurs vaches, pour qu’ils réfléchissent un peu mieux, voir s’ils seraient un peu moins cons, les femmes un peu moins hystériques, une fois moins empoisonnés..Les distances plus ou moins grandes, pour les boulots ou l’école, c’est pas une question. Les transports, il faut qu’ils servent… Plus c’est distant mieux ça vaut… « Transports » c’est fait pour transporter… Paris souqué dans sa ceinture tient encore du genre Lutèce, le genre de l’empereur Julien. Il utilisait des chevaux pour le transporter, cet homme, qu’étaient harnachés comme des clebs, avec un collier de même, qui les étranglait au trot, c’était pas pratique. Ça serait moins long en autostrade de Paris à Rouen, que pour aller de nos jours de la Porte Montrouge à la Place Clichy…

C’est ça qu’on aurait dû montrer aux étrangers ! Insatiables, frénétiques de sensationnel ! Toute une capitale de l’Europe en train de se débiner, de se faire les valises, de s’en aller par monts, par vaux, avec tout son personnel, de déménager vers les plages… Ils seraient pas venus pour rien, les touristes « tant par tête »… Ils auraient eu de quoi causer, de se faire des réflexions pendant les longues soirées d’hiver. C’est pas difficile de comprendre que Paris est plus habitable. Regardez un peu les gens riches, ils y habitent presque plus. Quand ils y passent deux mois par an, c’est le bout du monde !… Paris manque à présent de tout, ils le savent bien les michés, tout ce qui peut permettre à l’homme une vie à peu près supportable, pas trop asthénique : l’eau claire, le vent, les poumons, les fleurs, les espaces, les jardins, les globules rouges, le silence… On a enlevé tout ça aux masses, sournoisement. C’est la plus vilaine manigance, la plus dégueulasse escroquerie qu’une administration sinistre de rapaces vendus assassins ait jamais commise, en pleine connaissance de cause.

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