Louis-Ferdinand Céline – « Rigodon »

ils ne déconnaient pas, en avançant, je vois, il ne reste pas beaucoup de maisons debout… plus? moins qu’à Berlin? pareil je disais, mais plus chaud, plus en flammes, et des flammes en tourbillons, comme plus haut… plus hautes… plus dansantes… vertes… roses…… entre les murs… j’avais jamais encore vu des telles flammes…ils devaient se servir maintenant d’autres saloperies incendiaires… le drôle c’était que sur chaque maison croulée, chaque butte de décombres les flammes vertes roses dansaient en rond… et encore en rond!… vers le Ciel!… il faut dire que ces rues en décombres verts… roses… rouges autrement plus gaies, flamboyantes faisaient en vrai fête, qu’en leur état ordinaire, briques revêches mornes… ce qu’elles arrivent jamais à être gaies, si ce n’est pas le chaos, soulèvement, tremblement de terre, une conflagration que l’Apocalypse en sort!… là ça devait être! les « forteresses » étaient passées paraît-il… et pas qu’une fois… deux… trois!… jusqu’à la destruction totale… elles avaient mis plus d’un mois, par centaines, à passer au-dessus, nuit et jour à larguer des tonnes et des tonnes… y avait vraiment plus rien debout… plus que des pans de murs et des bûchers… j’ai dit… chaque ex-immeuble avec encore la suie, les flammes… et aussi des petites explosions… je vous ai assez parlé d’odeurs… toujours à peu près mêmes odeurs, Berlin, Oddort ou ici… poutres rousties… viandes grillées… là toute notre clique nous allions bras dessus, bras dessous au milieu de la rue enfin semblant de rue, donc vers cette gare… ils avaient l’air de savoir où… le jour se levait…c’était une veine qu’il y ait plus rien en fait d’immeuble… je veux dire à détruire… les tourbillons de flammes faisaient comme des fantômes roses violets… au-dessus de chaque maison… des milliers de maisons!… le jour venait… je vous ai dit : plus une maison habitable!… que si!… mais si!… là! là!… non!… des gens debout fixes contre les murs! là!… on voit bien maintenant… un homme!… on s’arrête, on s’approche, on touche… c’est un soldat!… et un autre… et une ribambelle!… adossés, tels quels… fixes!… morts là, raides… soufflés!… on a déjà vu à Berlin… en somme, en momies sur le coup!… ils ont leurs grenades après eux, aux ceinturons… par là qu’ils sont encore dangereux! si elles sont amorcées… braang!… leurs grenades!… qu’ils s’affaissent dessus! Vorsicht! attention!… on retire nos mains… l’autre côté de la rue, d’autres pans de murs, y en a encore… d’autres soldats figés… sûr ils ont pas eu le temps de faire : ouf!… surpris là!… le coup de souffle d’une mine!… je vous ai oublié un détail, maintenant que je vois bien, tous camouflés « caméléon »!… raides!… nous c’est de passer, pas approcher… mais cette gare?… je voudrais qu’on y soit… hé nous y sommes! la gare elle, est pas restée là! raide!… elle est partie! un chapelet de mines!… envolée! toute la gare! pas de décombres… plus que des plates-formes… trois… quatre… ça devait être une gare importante… Hanovre-Sud…

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