Albert Camus – « Le mythe de Sisyphe »

De qui et de quoi en effet puis-je dire : « Je connais cela ! » Ce cœur en moi, je puis l’éprouver et je juge qu’il existe. Ce monde, je puis le toucher et je juge encore qu’il existe. Là s’arrête toute ma science, le reste est construction. Car si j’essaie de saisir ce moi dont je m’assure, si j’essaie de le définir et de le résumer,… il n’est plus qu’une eau qui coule entre mes doigts. Je puis dessiner un à un tous les visages qu’il sait prendre, tous ceux aussi qu’on lui a donnés, cette éducation, cette origine, cette ardeur ou ces silences, cette grandeur ou cette bassesse. Mais on n’additionne pas des visages. Ce cœur même qui est le mien me restera à jamais indéfinissable. Entre la certitude que j’ai de mon existence et le contenu que j’essaie de donner à cette assurance, le fossé ne sera jamais comblé. Pour toujours, je serai étranger à moi-même. En psychologie comme en logique, il y a des vérités mais point de vérité. Le « connais-toi toi-même » de Socrate a autant de valeur que le « sois vertueux » de nos confessionnaux. Ils révèlent une nostalgie en même temps qu’une ignorance. Ce sont des jeux stériles sur de grands sujets. Ils ne sont légitimes que dans la mesure exacte où ils sont approximatifs.

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