Jack Kerouac – « Sur la route »

« Vous allez quelque part, les jeunes, ou bien vous vous baladez ? » On ne comprenait pas sa question, qui était d’ailleurs une excellente question.

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Chacun regardait tous les autres. C’était le bout du continent, la fin de la terre ferme. Quelqu’un avait incliné le flipper de l’Amérique, et tous les dingues dégringolaient comme des boules sur L.A. dans l’angle sud-ouest. J’ai pleuré sur nous tous. Tristesse de l’Amérique, folie de l’Amérique : sans fond. Un jour, nous en rirons à nous rouler par terre, en comprenant à quel point c’était drôle. D’ici là, il y a dans tout ça un sérieux mortel que j’adore.

***

J’avais fait un aller-retour de douze mille bornes sur le continent américain, et je me retrouvais dans Time Square ; et en plein heure de pointe, en plus, si bien que mon regard innocent, mon regard de routard, m’a fait voir la folie, la frénésie absolue de cette foire d’empoigne, ou des millions et des millions de New-Yorkais se disputent le moindre dollard, une vie à gratter, prendre, soupirer, mourir, tout ça pour un enterrement de première classe dans ces abominables villes-mouroirs, au-delà de Long-Island. Les hautes tours du pays, l’autre bout du pays, le lieu où naît l’Amérique de papier.

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Elle m’a dit que le monde ne trouverait pas la paix tant que les hommes ne se jetteraient pas aux genoux de leur femme pour leur demander pardon. C’est vrai. Dans le monde entier, dans les jungles du Mexique, dans les bas-fonds de Shangai, dans les tours de New-York, les maris vont se soûler pendant que leur femme reste à la maison avec les enfants d’un avenir qui s’assombrit à vue d’œil. Si ces hommes-là arrêtent la machine et qu’ils rentrent chez eux – et qu’ils tombent à genoux – et qu’ils demandent pardon et que leurs femmes leur donnent leur bénédiction – alors la paix descendra aussitôt sur la terre dans un grand silence pareil à celui qui entoure l’Apocalypse.

***

Quelque chose, quelqu’un, un esprit, nous poursuivait tous à travers le désert de la vie, et nous rattrapait immanquablement avant que nous arrivions au Ciel. Naturellement, en y repensant aujourd’hui, je vois bien que c’est la mort et rien d’autre ; c’est la mort qui nous rattrapera avant qu’on monte au Ciel. La seule chose qu’on souhaite ardemment, tous les jours de sa vie, celle qui nous fait soupirer, gémir, éprouver toutes sortes de bouffées de douceur écœurante, c’est le souvenir de la béatitude perdue qu’on a dû connaître dans le ventre maternel, et qui ne peut se retrouver – mais on ne veut pas l’admettre – que dans la mort. Mais qui veut mourir ? Dans le tourbillon d’événements qui se succédaient, je gardais cette idée derrière la tête, en permanence. Je l’ai dit à Neal, et il y a aussitôt reconnu le pur désir de mort. Mais comme aucun d’entre nous ne revient jamais à la vie, il ne voulait pas en entendre parler, et aujourd’hui je suis d’accord avec lui.

(lecture de juillet 2010)

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