Fedor Dostoïevski – « L’idiot »

holbein

Du point de vue artistique, il n’avait rien de beau, mais il a fait naître en moi une sorte d’inquiétude étrange.

Ce tableau, il représente le Christ à peine descendu de croix. Je crois que les peintres, d’habitude, ont toujours préféré représenter le Christ en croix, ou descendu de croix, avec, à chaque fois, une beauté extraordinaire sur le visage ; cette beauté, ils cherchent à la lui conserver même dans les supplices les plus effrayants. Dans le tableau de Rogojine, il n’y a même pas une allusion à de la beauté ; c’est, au plein sens du terme, le cadavre d’un homme qui a supporté des supplices infinis dès avant la croix, les plaies béantes, les coups de fouet, les coups infligés par la garde, ceux infligés par le peuple quand il portait la croix et qu’il est tombé sous cette croix et, finalement, son supplice sur la croix, pendant six heures de suite (ce devait être ainsi, du moins d’après mes calculs).

Il est vrai que c’est là le visage d’un homme descendu de la croix à l’instant, c’est-à-dire qu’il garde encore beaucoup de vie, de chaleur ; rien n’a encore eu le temps de se figer, si bien que le visage du défunt trahit même sa souffrance, une souffrance qu’il semblerait ressentir encore (cela l’artiste l’a très bien saisi) ; mais son visage, par contre, n’est pas épargné du tout ; là, ce n’est que la nature, et, en vérité, c’est à cela que doit ressembler le cadavre d’un homme, qui que cet homme puisse être, après de tels supplices.

Je sais que l’Église chrétienne a établi dès les premiers siècles que le Christ a souffert non abstraitement, mais réellement, que son corps, ainsi, fut soumis sur la croix aux lois de la nature, et cela, complètement, intégralement.

Sur le tableau, ce visage est déformé de coups, d’une manière horrible, c’est un visage bouffi, aux bleus effrayants, bouffis, sanguinolents, les yeux ouverts, en train de loucher ; les blanc des yeux, énormes, brillent d’un genre d’éclat de mort, vitreux.

Mais, étrangement, quand on regarde le cadavre de cet homme supplicié, il vous naît une pensée particulière et très curieuse : si c’est vraiment un cadavre comme celui-là (et, réellement, cela devait être le cas) qu’ont vu tous ses disciples, tous ses futurs apôtres principaux, qu’ont vu les femmes qui l’avaient suivi et qui étaient restées devant la croix, tous ceux qui l’adoraient et qui croyaient en lui, alors, comment ont-ils tous pu croire, en regardant ce cadavre, que ce supplicié allait ressusciter ?

Ici, sans qu’on le veuille, il vous vient cette idée, que si la mort est tellement monstrueuse, et les lois de la nature tellement terribles, alors, comment les surmonter ? Comment les surmonter dès lors qu’ils voyaient incapable de les vaincre même celui qui, quand il était vivant, dominait la nature, celui à qui elle se soumettait, celui qui s’exclama : « Talifa koumi », et la vierge se leva, « Lazare, lève toi et marche » – et le mort fut debout ?

En regardant ce tableau, on croit entrevoir la nature comme une espèce de bête énorme, impitoyable et muette, ou plutôt, oui, ou, plus justement , même si c’est étrange, comme je ne sais quelle machine énorme de construction nouvelle qui, d’une façon absurde, aurait saisi, aurait brisé et englouti, obtuse et insensible, un être grandiose, inestimable, un être qui, à lui seul, aurait valu toute la nature et toutes ses lois, toute la terre, laquelle, toute – qui sait ? – n’aurait été créée que pour sa seule apparition !

Ce tableau, c’est comme si, justement, il exprimait cette idée d’une force obscure, insolente, éternellement absurde, à laquelle tout est soumis, et c’est malgré nous qu’il nous transmet cela.

Ces gens qui entouraient le mort, et dont aucun ne figure sur le tableau, ils avaient dû ressentir un trouble, une angoisse terribles ce soir-là, un soir qui avait brisé net tous leurs espoirs et presque toutes leurs croyances. Ils auraient dû repartir, chacun de son côté, pleins d’un effroi des plus terribles, même si chacun emportait avec lui une pensée gigantesque, une pensée qui jamais plus ne pourrait être extirpée de lui.

Et si le maître lui-même avait pu voir son image à la veille du supplice, serait-il monté sur la croix, serait-il mort de la même façon ? Cette question, elle aussi, on croit la percevoir quand on regarde ce tableau.

(lecture d’août 2010)

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Un commentaire pour Fedor Dostoïevski – « L’idiot »

  1. surmonchemin dit :

    Ce tableau de 2 mètres de long est du peintre allemand Holbein et se nomme ‘Le Christ mort ou le tombeau du Christ » (1522). Dostoïevski l’avait vu au musée des beaux-arts de Bâle à peu près dans la même période d’écriture de « L’idiot ». Très secoué, il confiera à sa femme : « ce tableau peut faire perdre la foi »…

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