Louis-Ferdinand Céline – « Mort à crédit »

Fièvre ou pas, je bourdonne toujours et tellement des deux oreilles que ça peut plus m’apprendre grand-chose. Depuis la guerre ça m’a sonné. Elle a couru derrière moi, la folie… tant et plus pendant vingt-deux ans. C’est coquet. Elle a essayé quinze cents bruits, un vacarme immense, mais j’ai déliré plus vite qu’elle, je l’ai baisée, je l’ai possédée au « finish ». Voilà ! Je déconne, je la charme, je la force à m’oublier. Ma grande rivale c’est la musique, elle est coincée, elle se détériore dans le fond de mon esgourde… Elle en finit pas d’agonir… Elle m’ahurit à coups de trombones, elle se défend jour et nuit. J’ai tous les bruits de la nature, de la flute au Niagara… Je promène le tambour et une avalanche de trombones… Je joue du triangle des semaines entières… Je ne crains personne au clairon. Je possède encore moi tout seul une volière complète de trois mille cinq cent vingt-sept petits oiseaux qui ne se calmeront jamais… C’est moi les orgues de l’Univers… J’ai tout fourni, la bidoche, l’esprit et le souffle… Souvent, j’ai l’air épuisé. Les idées trébuchent et se vautrent. Je suis pas commode avec elles. Je fabrique l’Opéra du déluge. Au moment où le rideau tombe c’est le train de minuit qui entre en gare… La verrière d’en haut fracasse et s’écroule… La vapeur s’échappe par vingt-quatre soupapes… les chaînes bondissent jusqu’au troisième… Dans les wagons grands ouverts trois cent musiciens bien vinasseux déchirent l’atmosphère à quarante-cinq portées d’un coup…

Depuis vingt-deux ans, chaque soir il veut m’emporter… à minuit exactement… Mais moi aussi je sais me défendre… avec douze pures symphonies de cymbales, deux cataractes de rossignols… un troupeau complet de phoques qu’on brûle à feu doux… Voilà du travail pour célibataire… Rien à redire. C’est ma vie seconde. Elle me regarde.

Ce que j’en dis c’est pour expliquer qu’au Bois de Boulogne il m’est venu un petit accès. Je fais souvent beaucoup de bruit quand je cause. Je parle fort. On me fait signe de parler moins haut. Je bavouche un peu c’est forcé… Il me faut faire des drôles d’efforts pour m’intéresser aux copains. Facilement je les perdrais de vue. Je suis préoccupé. Je vomis quelquefois dans la rue. Alors tout s’arrête. C’est presque le calme. Mais les murs se remettent en branle et les voitures à reculons. Je tremble avec toute la terre. Je ne dis rien… La vie recommence. Quand je trouverai le Bon Dieu chez lui je lui crèverai, moi, le fond de l’oreille, l’interne, j’ai appris. Je voudrais voir comment ça l’amuse ? Je suis chef de la gare diabolique. Le jour où moi je n’y serai plus, on verra si le train déraille. Monsieur Bizonde, le bandagiste, pour qui je fais des petits « articles », il me trouvera encore plus pâle. Il se fera une raison.

La porte de l’enfer dans l’oreille c’est un petit atome de rien. Si on le déplace d’un quart de poil… qu’on le bouge seulement d’un micron, qu’on regarde à travers, alors c’est fini ! c’est marre ! on reste damné pour toujours ! T’es prêt ? Tu l’es pas ? Êtes-vous en mesure ? C’est pas gratuit de crever ! C’est un beau suaire brodé d’histoires qu’il faut présenter à la Dame.

(lecture de juin 2010)

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Un commentaire pour Louis-Ferdinand Céline – « Mort à crédit »

  1. surmonchemin dit :

    Un passage qui me tient à cœur. L-F Céline y décrit à sa manière les acouphènes et autres troubles de Ménière dont il souffre depuis sa blessure en 1914. Je comprend ce qu’il exprime avec violence, même si mes acouphènes n’ont pas été aussi… intenses et que j’ai aussi et surtout souffert d’hyperacousie… Et que le mal a beaucoup régressé depuis un an et demi… Mais quand il parle de « portes de l’enfer dans l’oreille », c’est tout à fait ça… Moi aussi, je lui crèverai bien l’oreille interne à Dieu… Le coup du train qui veut l’emporter toutes les nuits à minuits, la « vie seconde », faire de drôles d’efforts pour s’intéresser aux copains, savoir se défendre… C’est tout à fait ça ! Lisez, s’il vous plaît, et surtout, SURTOUT, protégez-vous les oreilles…

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