Leon Tolstoï – « Guerre et Paix »

La comtesse avait dépassé la soixantaine. Ses cheveux étaient tous blancs, et elle portait un petit bonnet qui encadrait d’une ruche tout son visage. Ce visage était ridé, la lèvre supérieure rentrée et les yeux ternes.
Après la mort de son fils et de son mari qui s’étaient suivies de si près, elle se sentait comme un être oublié par hasard en ce monde, n’ayant plus aucun but, aucune raison de vivre. Elle mangeait, buvait, dormait, veillait, mais elle ne vivait pas. L’existence ne lui procurait aucune impression. Elle n’attendait rien de la vie, sinon le repos, mais ce repos elle ne pouvait le trouver que dans la mort. Tant que la mort ne venait pas, il lui fallait vivre, c’est-à-dire utiliser ses diverses forces vitales. On observait chez elle, porté au plus haut degré, ce qu’on observe chez tout petits enfants et les très vieilles gens. Son existence n’avait aucun but extérieur, mais il lui était de toute évidence nécessaire d’exercer ses diverses facultés et ses divers penchants. Il lui fallait de temps à autre manger, dormir, réfléchir, parler, pleurer, faire quelque chose, se fâcher, etc., uniquement parce qu’elle possédait un estomac, un cerveau, des muscles, des nerfs, et un foie. Elle accomplissait tout cela sans y être poussée de l’extérieur, comme le font les gens dans toute la force de l’âge à qui le but vers lequel ils tendent dissimule l’autre but, le simple exercice de leur énergie. Elle parlait uniquement parce qu’elle éprouvait le besoin physique de faire travailler ses poumons et sa langue. Elle pleurait comme un enfant, parce qu’elle avait besoin de se moucher, etc. Ce qui chez les hommes dans la force de l’âge se présente comme un but, n’était pour elle évidemment qu’un prétexte.

Tous les habitants de la maison se rendaient compte de l’état de la vieille dame ; personne cependant n’en parlait jamais, et tous s’efforçaient de satisfaire ses divers besoins. Les rares regards et les demi-sourires attristés qu’échangeaient Nicolas, Pierre, Natacha et la comtesse Marie montraient seuls qu’ils comprenaient l’état de la comtesse.
Mais ces regards disaient encore autre chose ; ils disaient que la comtesse avait accompli sa tâche en cette vie, qu’elle n’était pas entièrement telle qu’on la voyait à présent, que tous nous serions comme elle, et qu’il était doux de se soumettre à elle, de se maîtriser pour cet être qui avait été un jour plein de vie comme nous, mais qui maintenant était pitoyable. Memento mori, disaient ces regards.
Seuls dans la maison, les gens complètement mauvais ou stupides et les petits enfants ne comprenaient pas cela et s’éloignait d’elle.

(lecture de septembre-octobre 2009)

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