Leon Tolstoï – « Guerre et Paix »

Le prince André se rendant dans ses domaines de Riazan au printemps 1809.

– Il fait bon Votre Altesse.
« Que dit-il ? se demanda le prince André. Ah, oui, le printemps… » Il regarda autour de lui. « En effet, tout est vert déjà, si vite !… Et les bouleaux, et les merisiers, et les aulnes commencent déjà. Mais les chênes… on n’en voit pas. Ah ! voilà un chêne ! »
Un chêne se dressait au bord de la route. C’était un chêne énorme. Dix fois plus vieux sans doute que les bouleaux de la forêt, deux fois plus haut qu’eux et dix fois plus gros, si gros que deux hommes l’aurait difficilement embrassé, il portait les cicatrices d’anciennes blessures : des branches brisées, visiblement depuis longtemps, une écorce mousseuse toute crevassée. Projetant dans tous les sens ses bras immenses, tordus, aux doigts crochus, il se dressait parmi les bouleaux souriants, vieux monstre sombre et méprisant. Avec les maigres sapins parsemant le bois, seul il refusait de se soumettre à l’enchantement du renouveau et ne voulait voir ni le printemps, ni le soleil.
« Le printemps et l’amour et le bonheur !… semblait-il dire. Comment n’êtes vous pas encore las de ce mensonge toujours le même, stupide et absurde !
Toujours la même chose, et toujours le même mensonge ! Il n’y a ni printemps, ni soleil, ni bonheur. Voyez là-bas ces sapins, étouffés, morts, toujours pareils… Et moi aussi j’ai étendu de tous côtés mes doigts écorchés, cassés, qui sont sortis de mon dos, de mes flancs, comme ils l’ont voulu… Et maintenant je suis là et je ne me laisse plus prendre ni à vos espoirs, ni à vos duperies. »
Le prince André se retourna à plusieurs reprises pour regarder ce chêne comme s’il attendait quelque chose de lui. Fleurs et herbes croissaient cependant au pied du chêne, mais lui se dressait , difforme, obstinément sombre.
« Oui, il a mille fois raison, mille fois raison ! songeait le prince André. Que d’autres, les jeunes, se laissent prendre à cette duperie ! Mais nous, nous savons ce qu’est la vie et la nôtre est terminée. » A partir de l’image de ce chêne toute une série de pensées désespérées mais non dénuées d’une certaine douceur mélancolique se déroula dans son esprit. Au cours de ce voyage, il repensa en quelque sorte à nouveau son existence et il aboutit à la même conclusion, sans espoir et apaisante, qu’il ne devait rien entreprendre, qu’il devait achever sa vie sans faire le mal, sans se tourmenter et sans rien désirer.

Ensuite se déroule le séjour du prince André.
Au cours de ce séjour, il passe une nuit chez la famille Rostov, et tombe amoureux (sans le comprendre encore) de la jeune Natacha.

Le lendemain, le prince André prit congé du comte sans attendre que les dames descendissent de leur appartement, il se mit en route pour rentrer chez lui.
Lorsque sur le chemin du retour le prince André s’engagea de nouveau dans ce bois de bouleaux où le vieux chêne difforme l’avait impressionné de façon si étrange, si mémorable, on était déjà au début de juin. Les grelots des chevaux résonnaient plus sourdement que six semaines plus tôt dans le bois maintenant ombreux, dense, épais ; les jeunes sapins épars ça et là ne troublaient plus la beauté de l’ensemble : faisant comme les autres, ils arboraient des pousses duveteuses d’un vert tendre.
La journée avait été brûlante, un orage se préparait quelque part, mais seul un petit nuage aspergea la poussière de la route et les feuilles pleines de sève. La partie gauche du bois était dans l’ombre, la partie droite, humide, luisante de pluie brillait au soleil, à peine agitée par le vent. Tout était en fleur ; les rossignols, certains tout proches, d’autres au loin lançaient des roulades.
« Oui, c’est ici, dans cette forêt qu’il y avait ce chêne avec lequel nous nous étions si bien entendus, songeait le prince André. Mais où est-il ? » Il se le demandait alors qu’à gauche de la route il admirait sans le reconnaître ce chêne qu’il cherchait. Transfiguré, dépliant le vaste manteau de son feuillage sombre gonflé de suc, le vieux chêne se pâmait en se balançant lentement aux rayons du soleil couchant. Les doigts tordus, les plaies, la vieille méfiance, l’amertume,- il ne restait rien de tout cela. A travers la vieille écorce séculaire, des jeunes feuilles gorgées de suc s’étaient frayé un passage, et l’on avait peine à croire que c’était ce vieillard qui les avait produites… « Oui, c’est bien ce même chêne », se dit le prince André, et sans raison aucune il se sentit envahi par un sentiment printanier d’allégresse et de renouveau. Tous les instants les plus importants de sa vie, soudain, tous à la fois, lui revinrent en mémoire. Et le ciel infini d’Austerlitz, et le visage mort, chargé de reproches de sa femme, et Pierre sur le bac, et la fillette bouleversée par la beauté de la nuit, et cette nuit, et la lune… Tout cela, d’un coup, il se le rappela.
« Non, la vie n’est pas terminée à trente et un an, décida soudain le prince André, définitivement, irrévocablement. Il ne suffit pas que je sache ce qu’il y a en moi, il faut que tout le monde le sache, et Pierre, et cette fillette qui voulait s’envoler. Il faut que tous me connaissent, que mon existence ne s’écoule pas pour moi seul, qu’ils ne vivent pas en dehors de ma vie, mais qu’elle se reflète dans la leur et que nous vivions tous de la même vie. »

(lecture de septembre-octobre 2009)

Publicités
Cet article, publié dans Extrait de livre, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s