Léon Bloy – « Les douze filles d’Eugène Grasset » : MAI

maiMAI

Voici une cinquième fille visiblement résolue à se harasser le moins possible. Elle n’est ni debout, ni agenouillée, ne fût-ce que sur un genou. L’attitude de la contemplation et l’attitude de la prière lui sont également inconnues. Elle est assise tout bêtement sur une chaise de jardin, comme une fille de cette Junon majestueuse dont les yeux de vache ont impressionné le bon Homère pour toute la durée des siècles.

Pernicieusement inclinée, elle cueille avec nonchalance de grands iris couleur de la Passion qui vont mourir dans sa corbeille. Ne ferait-elle pas mieux de les laisser sur leurs tiges, auprès de ces campanules et de ce viorne boule-de-neige, non loin de ce jeune marronnier qui érige ses fleurs pyramidales dans la gloire d’un crépuscule byzantin ?

Il me semble que tu ne sais pas très-bien ce que tu fais, ma douce enfant. Tu obéis simplement, je le suppose, à l’instinct de destruction qui est en toi. Je ne te vois pas, avec tes cheveux rouges de magicienne, apportant ces belles plantes à Marie dans l’église de ta paroisse. Sais-tu même qui est Marie, la Vierge très pure et très terrible dont il est écrit qu’ « Elle rira au Dernier Jour » ? Non, n’est-ce pas ? Tu penses, comme tout le monde, si cela s’appelle penser, que le mois de cette Reine est pour ta parure à toi, pour l’ornement de ton autel, de tes autels, ô malheureuse Et tu tomberais dans une stupéfaction à n’en jamais revenir si on te disait qu’il te faudra bientôt, peut-être même avant que sonnent les premières vêpres de Pentecôte, rendre compte de tout cela à l’Esprit Saint. Le voici déjà qui se met en boule de feu pour tomber sur toi.

Crois-tu donc qu’elle va durer toujours cette farce impie de la gloire des jeunes filles du monde qui feraient reculer des alligators, si leur intérieur était montré à ces reptiles ?

Il est une voix que tous entendront, lorsque les autres voix se seront tues. C’est la Voix du Consolateur, de l’Époux de l’Immaculée, de l’Amour même et il n’y en aura jamais eu d’aussi effrayante. J’ignore ce qu’elle te dira. Mais alors le temps de la miséricorde sera passé et tu le sentiras tout de suite, ayant attenté aux fleurs. Ta terreur te dévorera comme un dragon et l’Étoile du matin éclatera de rire au fond des cieux !

Léon BLOY

Les douze filles d’Eugène Grasset

Introduction / Janvier / Février / Mars / Avril

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Léon Bloy – « Les douze filles d’Eugène Grasset » : AVRIL

avril

AVRIL

C’est le mois de Pâques, le mois des arbres en fleurs, le mois des renoncules et des pâmoisons de l’adolescence. Autrefois, il y a trente ou quarante ans, je me roulais sur l’herbe tendre en bramant vers l’Infini. Depuis, je n’ai rien trouvé dans le plat monde extérieur qui valût cela. Le Mont Blanc m’a paru un trou et je me suis dégoûté des océans que tout imbécile peut franchir. Le Paradis terrestre, l’Eden perdu dont la récupération est l’effort de tout être humain, je ne puis le concevoir autrement qu’ainsi Une prairie de l’Annonciation pleine de pissenlits et de boutons d’or, sous de très-humbles pommiers qui ressemblent à des Confesseurs et dont les rameaux chargés de calices ont l’air de baiser la terre.

Pour ce qui est de toi, Rousse très-savoureuse qui me troubles, j’en conviens, dans ce paysage de délices, laisse-moi te raconter une histoire que tu me rappelles, une histoire douce d’autrefois. Tu comprendras, bien entendu, ce que tu pourras, comme la première fille venue, mais cette contingence est sans intérêt. Je cherche surtout à plaire à mon âme qui est, à mes yeux, la Belle du monde.

Une sainte s’était perdue dans un bois. La nuit allait venir, tout était à craindre. Alors, elle pria avec une grande foi, ainsi que tu prierais peut-être toi-mème, si ton père t’avait enseigné à prier implorant le secours des Anges rapides. Aussitôt une fontaine parut à ses pieds et devint un ruisseau couleur du ciel qui la reconduisit à son ermitage. Voilà toute mon histoire. Elle n’est pas longue, mais elle plaît singulièrement à mon âme, encore une fois, et c’est ta rivière charmante qui m’y a fait penser.

Or quand je te parle de mon âme, ô Rousse, es-tu capable de me comprendre ? La pourrais-tu seulement pressentir, cette folle de la Passion du Seigneur Jésus qui ne cesse de bondir, de crier et de sangloter en moi, quand elle n’est pas immobilisée par un sommeil effrayant ?

Elle ne saurait pas, comme toi, rêver debout, sous ces arbres et parmi ces fleurs. Elle est affamée d’Infini, je te le dis. Elle est enragée de la soif des choses qu’on ne peut pas voir et qui existent tellement qu’on en meurt.

Si l’on te jetait vive à ce monstre avec tout ton paradis, tu ne l’assouvirais pas pendant une heure. Chaque matin il lui faut Dieu à manger et l’écroulement des mondes.

Écoute-moi. Cette eau si pure qui coule à travers ta belle prairie et qui est, sans doute, un affluent inconnu de l’immense Fleuve des Larmes d’Ève dont les cataractes sont au ciel ; si tu voulais la suivre, cette eau aimable, comme faisait la vierge de mon histoire ; qui sait, ô Rousse chargée de fleurs au milieu des fleurs ; si tu voulais la suivre seulement un peu… qui sait si tu n’arriverais pas bientôt, tous tes arbres ayant disparu, à ta vraie demeure, à ta terrible maison de jeune fille sans Dieu, sur la rive calcinée d’un Orénoque de sang éclairé par des étoiles en fureur ?

Léon BLOY

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Léon Bloy – « Les douze filles d’Eugène Grasset » : MARS

mars

MARS

A deux genoux ! la semeuse, à deux genoux! si tu es capable de comprendre ce que tu fais. Un seul genou ne peut pas suffire. Car, je te le dis, en vérité, aussitôt qu’on sème quelque chose, voici Dieu qui passe ! Quelque chose, tu m’entends bien, c’est-à-dire n’importe quoi.

En supposant je l’accorde volontiers que tes graines eussent été achetées dans la boutique d’un démon et que tu semasses la Peste, la Famine, l’Erreur, la Destruction, l’Épouvante, il en irait de même sorte et il faudrait s’agenouiller d’autant plus. C’est Dieu qui passe, je te le dis.

Celui de ses Apôtres qui se vantait de savoir planter et qu’on représente avec un glaive, écrivait un jour à des Grecs fornicateurs qu’il n’y a que trois manières de semer dans la pourriture, dans l’abjection et dans la faiblesse ; et voilà pourquoi cette posture est la seule qui te convienne. Comme il n’appartient qu’au Seigneur de féconder la vie ou la mort, c’est devant Lui que tu fonctionnes et il te regarde dans un formidable silence.

Il est possible, après tout, que tu ne croies semer que des fleurs. Nous causerons de cela plus tard, quand viendra le temps des fleurs. Pour le moment, nous ne sommes qu’au mois de mars, anniversaire de la Création du monde. Il se fit alors, dans les temps des temps, une semaille de soleils et de reptiles dont tu ne saurais te faire une idée. Ta jolie tête aux cheveux jaunes éclaterait rien que d’en entendre parler. Puis, quand le fourmillement fut à souhait, apparut l’Homme qui est, à la fois, un globe de lumière et une bête qui rampe.

Celui-là devait être le Semeur par excellence et je ne vois pas très-bien pourquoi tu as pris sa place. Si encore tu semais pendant une nuit sans lune, comme font les sorcières, il y aurait des chances pour que des fleurs noires ou des légumes de ténèbres, effroyablement bénis par les incubes du chaos, continuassent au grand jour le songe d’injustice et de prévarication qui est dans ton âme. Mais je te vois en un clair jardin aux allées vertes et profondes, où la fraîche haleine du Dimanche de Laetare stimule déjà le souci des oiselles amoureuses. Ah! non, vraiment, tu ne sais guère ce que tu fais, c’est bien évident.

Tu ne t’es jamais dit, par exemple, que les marchands de graines sont les boutiquiers du Mystère et qu’on ne peut jamais être sûr de ce qu’ils vendent. Eh bien ! écoute. Peu importe que tu veuilles semer de la giroflée ou de la citrouille, mais il existe un Grain prodigieux, rien qu’un seul grain, le plus petit de tous, dit l’Évangile, qui est la similitude impénétrable du Royaume des Cieux et la mesure infiniment exacte de la Foi. C’est de là, sans doute – je te le dis en passant -qu’est venu l’orgueil célèbre des moutardiers, car cette semence est un grain vulgaire de sénevé.

Vulgaire, mais non pas quelconque, puisque la Parabole n’en désigne qu’Un qui doit devenir le colosse excessivement unique où s’abriteront tous les oiseaux. Que dirais-tu si, dans ta boîte ou dans tes petits paquets dont je suis tremblant, se cachait le germe redoutable de ce géant et qu’il poussât en une minute ainsi qu’il convient aux végétations miraculeuses et que, dévorant tes fleurs, tes plates-bandes, tes allées et tes massifs, il te plongeât sa plus longue racine dans le cœur?

Léon BLOY

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Léon Bloy – « Les douze filles d’Eugène Grasset » : FEVRIER

février

FEVRIER

Je déteste cette rage de tailler les pauvres arbres, les mélancoliques arbres qui ne peuvent pas se défendre et qui pousseraient si volontiers dans tous les sens, dont les branches ouvriraient si bien les portes et les fenêtres des maisons et renverseraient, comme avec une main très-valide, toutes les murailles des jardins où se retranche le crapaud de l’égoïsme incontestable des jardiniers.

Mais qui songe à la captivité de ces captifs de la Gourmandise humaine ? Les bourreaux du Christ qui devraient s’estimer heureux de croupir dans la vermine en chantant des hymnes très pures et de manger les racines les plus amères des fleurs des tombeaux, ont inventé de mutiler ces créatures sans laideur pour les contraindre à verser leur essence dans des fruits tellement suaves qu’on meurt à les respirer.

Surprenantes images de ces Martyrs qu’on ébranchait aux abattoirs des chrétiens pour qu’ils engendrassent, dans leurs tortures, la délectation de l’Église. Aussi ne voit-on pas comme ils se tordent, les misérables, comme ils se crispent et sanglotent sous leur écorce qui crève, comme ils sont difformes et lamentables.

Je pense qu’autrefois, avant la catastrophe de l’homme, il y a fameusement de siècles les arbres faisaient ce qu’ils voulaient, qu’ils se promenaient avec bonté dans le Jardin qu’on ne peut pas dire, sous les yeux du Couple innocent, pour lui épargner la fatigue de cheminer sous leurs frondaisons. Plus tard, quelques aveugles sublimes, qui s’étaient eux-mêmes arraché les yeux pour les jeter au fond des gouffres du Paradis, ont vu très-distinctement les arbres de toutes les espèces et de tous les temps accourir des extrémités de la terre en passant auprès des hommes inintelligents qui croyaient passer eux-mêmes vers un Mont unique et prodigieux. Sera-ce moi, Seigneur disaient-ils alors, sera-ce moi ?

Voilà, certes, une jolie personne pour émonder ce célibataire dont la carcasse affreuse de poirier sans consolation me fait venir à la bouche une eau plus qu’amère. Cette fille de février n’a pas l’air de trouver la vie bien mauvaise et le reflet des cisailles dans ses yeux pleins d’attention suffit amplement, je suppose, à ses instincts de contemplative.

Qu’elle prenne garde, cependant. C’est terrible d’être en un jardin parfaitement clos où nul pauvre n’a le droit d’entrer. Je tremble vraiment que cette branche pointue qu’elle va couper ne lui bondisse au visage, ne lui crève un œil et ne pénètre jusqu’à sa cervelle, jusqu’à sa petite cervelle où ne furent sans doute jamais admises les mendiantes pensées du ciel.

Car on ne connaît aucun arbre, non plus qu’aucun homme. Il en est un qui est immortel et dont l’histoire est infiniment fameuse, mais que le Cheroub formidable a si bien caché que Dieu seul sait où il se trouve. Or il est toujours effrayant de voir une femme porter la main sur un arbre et quel est l’ange de ténèbres qui oserait dire que cet arbre-ci, précisément parce qu’il a l’air si malheureux, n’est pas celui qui fut nommé le Bois de la science du Bien et du Mal où s’enroula l’antique Serpent ?

Léon BLOY

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Léon Bloy – « Les douze filles d’Eugène Grasset » : JANVIER

Janvier

JANVIER

Est-ce ma fosse que tu creuses, charitable fille ? S’il en est ainsi, hâte-toi, car il me semble que je suis aussi mort que l’an défunt, que je pue déjà comme Lazare, et mon impatience est extrême d’aller attendre la Résurrection dans le lit des saints.

Ne crains pas de la faire spacieuse. N’oublie pas qu’il faut que j’y couche avec ma pauvreté qui est si grande et qui se retourne sans cesse.

L’endroit ne me déplaît point, belle jardinière. J’aime ce houx qui ne me symbolise pas mal avec son bois dur, ses feuilles féroces et ses fruits couleur de feu. Ses aiguilles décourageront les sentimentalités pèlerines, les loquacités funèbres, les dévouements après le sapin et son ombre parcimonieuse protégera très suffisamment le sommeil du Mendiant ingrat.

Sans doute, c’est ton ministère et ta chevance de conditionner des sépultures. Depuis ta Mère qui fit tomber, en un instant, du bout de son doigt d’Infante de Dieu, tous les fruits des arbres du Paradis, il est presque sans exemple qu’une femme ne fabrique pas un petit abîme dans son jardin pour y enterrer quelque malheureux. N’est-ce pas, mon enfant, que tu me donnes la préférence ? Interroge, si tu veux, tous les putois. Ils te diront qu’il n’y a pas de charogne qui m’égale et que rien n’est aussi pressé que de m’enfouir.

Puis, il y a ta fontaine de cristal opaque, avec ses stalactites de glace que tu as dû geler de tes soupirs. La fermentation de mes entrailles la dégèlera peut-être. Sois tranquille, ma jolie rousse, je ne serai pas un hôte inutile. Tes pelouses rondes seront plus vertes et le sable fin de tes médiocres allées deviendra plus pâle. Le buis de tes bordures ne désespérera plus d’être béni, quelque dimanche de Pâques Fleuries, en l’église paroissiale qu’ignorent assurément ton jaune fichu et ta jupe couleur marron de villageoise accoutumée à travailler le Saint Jour. Ce parasol triste que j’aperçois derrière le bassin connaîtra enfin la gloire des cèdres; ton hêtre au tronc blême, tes fruitiers hagards et jusqu’à la serre où tu caches tes fleurs frileuses condamnées à mourir de nostalgie sur la gorge impure de nos vierges toutes ces créatures affligées de sentir que tu n’as pas mangé aujourd’hui le Corps de ton Dieu, recevront de ma carcasse un électuaire qui prohibera leur mélancolie.

Toi aussi, fouilleuse obstinée – et jusqu’à cette heure fantomatique – d’un sol illusoire que la pourriture de cent millions d’effigies vivantes du Seigneur a transsubstantié, tu te redresseras dans une attitude un peu plus qu’humaine, lorsque, m’ayant fourré dans cette patrie, tu devineras que tu as sous tes pieds de bête la pauvreté, oui, vraiment, la Pauvreté même, ou, du moins, sa parfaite image, qui est tout à fait divine, tu peux m’en croire.

Allons brute agréable, dépêche-toi de faire ton trou. Le moment est bon. Je suis plein d’hosties consacrées, plein de psaumes et de pénitence, plein d’allégresse et d’ignominie, et je germerai pour toi.

Léon BLOY

Les douze filles d’Eugène Grasset

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« Les douze filles d’Eugène Grasset » par Léon Bloy – Introduction

Voici ce que Léon Bloy écrivait, le 14 août 1900, dans son Journal :

« Repris Les Douze Filles d’Eugène Grasset, c’est-à-dire les douze mois, poèmes en prose inspirés par son étonnante série de zodiacales et dont les trois premiers furent écrits en 96. Je ne sais s’il est possible de les comprendre sans avoir en même temps sous les yeux les admirables dessins en couleur que je me suis efforcé d’interpréter.[N’ayant pu, jusqu’à ce jour, trouver un éditeur assez riche ou assez intelligent pour tenter cette double publication, je veux insérer ici, provisoirement, mes infortunés poèmes dont le dernier fut achevé le 12 septembre de la même année 1900. Le Mercure de France les a publiés, sans dessins, dans son numéro de novembre 1903.] »

J’ai souhaité, en sorte d’hommage à cet immense écrivain découvert cette année, publier chaque mois les très beaux textes de Léon Bloy, avec les illustrations que fit Eugène Grasset en 1896 pour le calendrier des établissements de La belle Jardinière.

Dédicace de Léon Bloy :

LES DOUZE FILLES D’EUGENE GRASSET

« Au grand peintre Eugène Grasset.

A qui dédier ces poèmes, sinon à vous qui les inspirâtes, mon très-cher ami ? On en pensera ce qu’on voudra, bien entendu. Il me suffit de vous avoir intéressé pendant une heure.

Vous avez admirablement compris que votre Zodiaque ne pouvait être conçu et interprété par moi que dans le sens du Calendrier des Saints, catholique, apostolique, romain.

Il serait inouï que j’exprimasse, à l’occasion de n’importe quoi, les salopes idées du monde et je vous prie de refuser toute explication aux imbéciles.

Votre
LÉON BLOY »
Octobre, 1900.

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Léon Bloy – Henri Barbot – La loi du Nombre : Quantité, Qualité et Suffrage Universel

Extrait du 5ème tome du Journal de Léon Bloy : « Le vieux de la Montagne » (mai 1910)

L’Apothéose de l’Idiotie
ou
Les Rois qui demandent une grenouille

En ce temps d’élections, j’ai entr’ouvert timidement et péniblement le Manuel électoral Dalloz qui « se propose », dit l’Avertissement, « de faciliter à chacun, par une exacte connaissance de la loi, l’exercice de ses droits et l’accomplissement de ses devoirs électoraux».

Dans mon ignorance, jusqu’alors parfaite et certainement très coupable, j’ai été stupéfait de l’étendue de mes droits. Il m’a semblé que je découvrais un continent. J’ai appris, avec une joie que je renonce à exprimer, qu’il suffit d’être régulièrement inscrit pour être admis au vote, que cela suffit au point que le bureau ne pourrait exclure même un étranger, même un mineur, même un individu privé de ses droits électoraux par suite de condamnations judiciaires.

« Le bureau (je copie textuellement) n’a pas même le droit de s’assurer que l’état physique, permanent ou accidentel, de l’électeur permet de recevoir de lui un vote valable. Par exemple, il doit admettre le bulletin d’un électeur sourd-muet qui ne saurait pas écrire. Jugé en ce sens que le bureau ne saurait refuser de recevoir le vote d’un individu qui ne jouit pas de ses facultés mentales, s’il est inscrit. Le bureau ne peut, d’autre part, refuser le vote d’un individu inscrit sur la liste électorale en se fondant sur ce que cet individu, en vertu d’une double inscription, aurait déjà voté dans une autre commune. »

Ici, commentaire marginal d’un lecteur astucieux qui m’a précédé : « Si ce « déménagé » inscrit ici et là, est, par-dessus le marché idiot, il votera donc deux fois ! » Sans doute. Pourtant « le droit de prendre part au vote est suspendu pour les personnes retenues dans un établissement public d’aliénés ». Conséquence : « Le fou évadé est essentiellement électeur et, par suite, éligible. » Du même commentateur.

C’est admirable. L’Urne bâille pour tout le monde, sans exception. Soyez Chinois, apache ou Groenlandais ; soyez du bagne, du ministère de l’Instruction publique, du bureau des Longitudes ou de la maison Dufayel ; soyez académicien ou aviateur ; soyez cocu, si cela vous chante : vous êtes inscrit, tout est au mieux. Il ne tient qu’à vous d’assurer le salut de la République et le bonheur du genre humain. Car ces deux objets seront le résultat nécessaire et tangible de votre vote.

On comprend l’éloquence de cette image qu’il me fut donné de contempler dans un récent numéro de L’Illustration : Un océan de mains levées et de chapeaux au bout des cannes, avec cette légende : « Le serment du parc de Treptow. Par 150.000 mains levées, le peuple de Berlin affirme sa volonté de conquérir le Suffrage universel. » La Germanie entière nous envie cette toison d’or. Il y a de quoi.

Dans le Paradis terrestre toute l’espèce humaine socialisée, unifiée dans la personne indiciblement féconde du Premier Homme était sainte, par grâce et par nature, inondée de la lumière béatifique, ruisselante de gloire et de beauté. Elle était comme un déluge de joie dans un déluge de splendeurs et se promenait au Jardin de Volupté, en la compagnie des tigres affables, des crocodiles suaves, des hippopotames conciliants, parmi des végétations divines dont le seul parfum guérirait tous nos malades et ressusciterait tous nos morts. Eh ! bien, tout cela est restitué par le Suffrage universel.

Aux âges de ténèbres où on ne le connaissait pas plus que la poudre à canon ou la pomme de terre, il était généralement et obscurément admis qu’un idiot devait être jugé tout à fait inapte à quoi que ce fût. Quelques-uns, il est vrai, furent monarques ou princes de l’Église et, quelquefois, non des moindres, mais plutôt par naissance que par élection. Le suffrage, alors très restreint, n’allait pas spontanément et de plain-pied aux crétins non plus qu’aux hydrocéphales. Autant que possible, on choisissait en haut. Aujourd’hui on choisit en bas et telle est la victoire de la raison humaine démaillotée de ses vieux langes.

L’idiot désormais est maître du monde, enfin ! C’est lui qu’il faut, c’est lui qu’on demande. Lui seul est capable de représenter, de légiférer, de présider ! L’expérience est faite. S’il y a quelque chose d’impossible, c’est d’imaginer un homme, je ne dis pas supérieur, mais seulement doué d’une intelligence rudimentaire, pouvant être jugé digne de faire des lois ou d’exercer une fonction publique. Le crétinisme est rigoureusement exigé.

***

J’aime les inconnus. En voici un qui est à ravir. Il se nomme Henri Barbot et gagne sa vie comme il peut dans un petit journal de province. Si on lui rendait justice, les plus fiers quotidiens de Paris s’honoreraient de sa collaboration, ou plutôt il serait mis en état d’écrire en paix, dans sa maison, de nobles livres pour l’illumination et le réconfort de ce qui peut nous rester encore d’esprits généreux. J’ai beau regarder, je ne vois personne à son niveau dans le monde de la pensée philosophique, lequel monde, quoique devenu minuscule, n’est point beau à voir, il faut en convenir, ni même ragoûtant d’aucune manière.

J’ai donc consulté Henri Barbot sur le cas du Suffrage universel et voici, en substance, quelle a été sa réponse. Il me faut l’extraire d’une dissertation assez étendue que je voudrais voir intégralement publiée dans quelque revue retentissante.

La Divinité moderne, aussi bien pour les chrétiens et les juifs que pour les athées, c’est l’idole Quantité, le dieu Quantum, avec son culte plus exigeant, plus implacable que le Fatum antique.

Autrefois, il y a longtemps, quand les hommes avaient leur tête entre les deux épaules, on savait que la notion abstraite du Nombre ne devait pas être confondue avec la notion de Quantité. Il n’était pas permis, même aux enfants, d’ignorer que la Quantité, c’est le corps matériel, la tendance inférieure du Nombre, et que sa tendance supérieure, son esprit, sa part de lumière, c’est la Qualité.

La personne mystérieuse du Nombre dont nous ne connaissons ni le commencement ni la fin, est à la disposition de l’homme sous ces deux espèces. Parent du Nombre absolu, l’homme ne peut pas ne pas connaître, d’instinct fondamental, cet endroit et cet envers du Nombre abstrait. C’est le tissu même de sa conscience. Aussi ne lui est-il pas permis de dire après son choix : « J’ai agi sans connaissance de cause. » Il a conscience de ces deux aspects, comme il a connaissance de la verticalité et de l’horizontalité qui symbolisent si bien les deux tendances…

S’il y eut une époque où les hommes négligèrent la Quantité pour se tourner exclusivement vers la Qualité, c’est incontestablement le Moyen Age et cette époque peut nous offrir le spectacle ou du moins un avant-goût du spectacle qu’aurait pu donner au monde le plein épanouissement de cette tendance, mais il fut traversé brusquement et fauché par la Renaissance. Tendance verticale des lignes, élancement des ogives, amincissement et dégagement des clochers, des flèches. L’époque des donjons, des beffrois, des cathédrales, symbolisait ses tendances par des œuvres en hauteur…

L’époque moderne, au contraire, allonge dans le sens horizontal ses ateliers, ses usines, ses tunnels, ses chemins de fer. L’effort de l’homme rampe à la surface de la planète. Aucune de ses œuvres ne peut être appréciée autrement qu’en longueur. L’ordonnance, la proportion, ce qui qualifiait l’œuvre n’existe plus. C’est au kilomètre et l’homme ne manque pas de proclamer magnifiques les voies ferrées les plus longues. Un tunnel de 10 kilomètres est dix fois plus beau qu’un tunnel de 1 kilomètre. C’est que la Quantité est essentiellement destructive de la Qualité, si elle ne lui est soumise. Egaliser, niveler est pour elle d’une importance vitale et elle exige l’anéantissement de tout ce qui la dépasse. C’est une succession indéfinie de quantités perpétuellement égales.

Canaux, voies ferrées, lignes télégraphiques ou téléphoniques, paquebots express allant transmettre partout les oracles du nombre quantitatif : de la Bourse, quantité de l’argent ; de la Loi démocratique ; quantité de l’opinion ; et cherchant à violer, jusque dans le dernier recoin du globe, la magnifique liberté de ceux qui rejettent le nombre — c’est-à-dire le chiffre, le numéro — par amour de l’Unité.

Voyez ces usines dans lesquelles chaque ouvrier est l’élément, toujours le même, d’une addition plus ou moins énorme. Voyez la guerre où tout courage individuel, tout héroïsme va être supprimé par un explosif plus terrible, par un plus grand coefficient d’expansion des gaz. Voyez les mœurs : les  mariages conclus par la quantité de l’argent ; l’amour de la famille subordonné à la quantité de l’argent ; la liberté de penser, de dire et de faire, proportionnée à la quantité de l’argent ; la beauté, la vertu, l’intelligence, toutes les qualités enfin, taxées suivant la quantité d’argent qu’elles peuvent procurer, tout, en un mot, ramené à une valeur marchande, autant dire la prostitution universelle…

La Qualité ne peut s’exprimer à nous que par un symbolisme. Il faut qu’un homme, conscient d’une manifestation supérieure du Nombre, force la matière soumise à la Quantité qui est son expression, à répéter analogiquement, dans la tendance inférieure, ce qu’il a connu de la tendance supérieure. C’est la soumission absolue de la Quantité que l’artiste a maîtrisée et qui incarne, dans le temps et l’espace, aux yeux des hommes, l’harmonie incorporelle entrevue. En fixant dans la matière sa conception, l’artiste a, en quelque sorte, créé…

En résumé, le Nombre est conçu, en tant que Qualité, par la face supérieure de notre esprit et conçu en tant que Quantité par sa face inférieure. C’est donc la face intérieure de l’esprit humain, son mode de conception le plus bas, qui régit en maître, à l’heure où nous sommes, les intérêts majeurs de la société…

Le Protestantisme, en déchaînant la préférence pour la Quantité, s’est mis en tête du cortège triomphal de cette reine du monde. Et il y fut installé à tout jamais quand, après avoir conquis Henri VIII par les sens, il eut dicté à la volonté d’Elisabeth cet acte de soumission à la déesse du PIus-ou-Moins : « Que Dieu me donne quarante ans de règne, et je me passerai bien de son ciel ! » Dieu qui, sans doute, ne regarde pas à la Quantité, lui fit bonne mesure. Elle a régné quarante-cinq ans et on aime à croire que, depuis ce temps, elle a appris à se passer de la Qualité éternelle. Modelée sur cette parole, l’Angleterre ne pouvait manquer de prendre le pas sur les autres nations dans un temps ou, grâce à une connaissance exacte du prix des choses, le commerce n’a plus à craindre la concurrence déloyale de Dieu offrant son ciel gratis à tout le monde.

La préférence pour la notion de Quantité, portant avec soi la haine de la notion de Qualité, règne donc en maîtresse dans la société chrétienne tout entière, car les catholiques ont suivi le mouvement. Depuis la Réforme, elle développe peu à peu toutes ses conséquences et nous approchons de son plein épanouissement. Si rien n’y met obstacle, tout ce qui est un privilège naturel ou une supériorité acquise, tout ce qui est éclatant, beau et grand, tout ce qui est qualité, en un moi, va disparaître.

L’homme a choisi la Quantité, parce qu’elle ne peut admettre ni le Superlatif ni le Comparatif. Elle est elle-même le Positif — par conséquent le dispositif. C’est une divinité assise ou couchée par terre à la portée de chaque électeur. Tout ce qui prétend se tenir debout déchaîne sa rage et périra. Ce qui reste de Qualité dans le monde est caché et prisonnier au fond de certains cœurs, comme est prisonnier lui-même, au fond de son palais, le Souverain Pontife, image terrestre de la Qualité suprême.

***

J’ai accueilli cette réponse, véritablement transcendante, comme si elle m’était venue de Dieu même et je ne vois pas le moyen de prononcer d’une manière plus décisive contre le Suffrage universel envisagé tel que la suprême sottise du genre humain, le gâtisme social, la paralysie générale des peuples, après quoi il ne peut plus y avoir que la plus ignoble des morts.

« Si la Providence», conclut mon ami Barbot,« ne suscite pas un homme capable, par les qualités de son nom, de son âme, de son intelligence et de son énergie, de faire le contrepoids nécessaire, il faudra bien alors que le peuple paie pour son propre salut. » — « Mais, me demanderez-vous, faudra-t-il donc voir couler le sang des martyrs ? » Je vous répondrai : « C’est probable. » Et si vous ajoutez : « Ce monde en trouvera-t-il encore ? » alors je vous répondrai sans hésiter ; « J’en suis sûr ! »

Eh ! oui, on en est là, et malheur à qui ne le voit pas. Des martyrs, il y en aura sans doute, parce qu’il faudra qu’il y en ait. Il y en aura peu, c’est probable, infiniment peu. Mais n’y en eût-il qu’un seul, Il aurait le terrible et prodigieux honneur d’accomplir,après Notre Seigneur Jésus-Christ, la prophétie de Caïphe : Expedit unum hominem mori pro populo, ut non tola gens pereat.

Le suffrage universel, c’est l’élection du père de famille par les enfants. J’ai écrit cela je ne sais où. C’est donc l’extrémité de la démence. C’est l’immolation frénétique, systématique et mille fois insensée de la Qualité par la Quantité, par conséquent la course de plus en plus enragée vers l’Inqualifiable. Les juges cités au commencement de cet article sont dans la logique la plus rigoureuse, le principe d’expansion indéfinie de la Quantité ne permettant pas un autre point d’arrivée que l’Infinitésimal humain dans la petitesse de l’esprit, dans la bassesse du coeur, dans l’idiotie. Les élections, chaque fois, témoignent d’une accélération inouïe, fatale, vraiment symbolique et prophétique. Je ne sais plus ce qu’il y avait naguère, des chiffres quelconques déjà effrayants. Aujourd’hui, ce matin même, 9 mai, on marche avec
plus de cinq cents idiots résolus sur un peu moins de cent imbéciles déterminés. Et voici que la comète approche pour confondre, s’il plaît à Dieu, les deux armées.

Les inexcusables, les impardonnables, ce sont les chrétiens, c’est-à-dire les catholiques, lesquels ont ou devraient avoir, à défaut de tout génie, la pratique des sacrements de l’Église, l’Eucharistie qui confère le Custodiat éternel, en d’autres termes la préférence déterminée de ce qui est en haut, le mépris absolu de ce qui est en bas, l’assurance plénière et l’appétition infinie d’une vie supérieure. Or, c’est précisément le contraire. Cela est à confondre la pensée.

Athées inconscients pour la plupart, mais athées pratiques, à épouvanter les démons, ils vont jusqu’à prétendre que c’est leur devoir de recueillir les fruits de l’arbre maudit où s’est pendu le mauvais apôtre et où ils finiront par se pendre tous en crevant par les intestins ; que c’est une obligation religieuse pour eux de donner leur vote à tel ou tel prostitué qui leur paraît un sauveur, simplement et bassement, parce qu’il ne les dépasse pas.

Les « perfides Juifs », qui avaient tout de même le sens de l’attraction supérieure, avaient cloué Dieu en haut. Les catholiques le clouent par terre, au niveau de la gueule des chiens. Le plus savant des anges ne pourrait plus leur faire comprendre que la multitude n’est rien, qu’on ne peut être sauvé ou délivré, comme l’enseigne l’histoire de tous les siècles, que par un seul homme très haut, qui offre sa vie, et que même l’oligarchie la plus précieuse ne vaut pas un sou de plus que ce que vaut son chef. Mais où l’impuissance du plus grand ange serait surtout manifeste, c’est lorsqu’il entreprendrait de montrer que leur bulletin de vole soufflette Celui qui les a seul rachetés au prix de son Sang et dont ils se prétendent les adorateurs.

Les Maîtres chrétiens, ceux qu’on nomme les Saints, et dont l’Église a placé les ossements sur ses autels, se sont usés à enseigner, par la parole ou par l’exemple, qu’il n’y a que la prière sine intermissione, la parfaite confiance en Dieu, le déplacement des montagnes par la seule foi, le miracle enfin, et que tout le reste est billevesée. Il paraît bien aujourd’hui qu’ils ont enseigné cela tout à fait en vain.

(…)

Qu’une occasion nouvelle se présente, les catholiques accompliront leur devoir de même façon, mais forcés, par la nature des choses, par le despotisme accepté du Nombre aveugle, de chercher toujours plus bas, à des myriamètres innombrables au-dessous de la haute Croix du Rédempteur, jusqu’à rencontrer le vrai Dieu des lâches, Satan lui-même, qui les prendra par la main et les conduira, plus bas encore, dans ses Ténèbres.

(Léon Bloy – in La Flamme.)

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