Jean-Marie Gustave Le Clézio – Extrait de "Les bergers"

Il y avait beaucoup de choses à apprendre ici, à Genna, On ne les apprenait pas avec les paroles, comme dans les écoles des villes; on ne les apprenait pas de force, en lisant des livres ou en marchant dans les rues pleines de bruit et de lettres brillantes. On les apprenait sans s’en apercevoir, quelquefois très vite, comme une pierre qui siffle dans l’air, quelquefois très lentement, journée après journée. C’étaient des choses très belles, qui duraient longtemps, qui n’étaient jamais pareilles, qui changeaient et bougeaient tout le temps. On les apprenait, puis on les oubliait , puis on les apprenait encore. On ne savait pas bien comment elles venaient : elles étaient là, dans la lumière, dans le ciel, sur la terre, dans les silex et les parcelles de mica, dans le sable rouge des dunes. Il suffisait de les voir, de les entendre. Mais Gaspar savait bien que les gens d’ailleurs ne pouvaient pas les apprendre, pour les apprendre, il fallait être à Genna, avec les bergers, avec le grand bouc Hatrous, le chien Noun, le renard Mim, avec toutes les étoiles au-dessus de vous, et, quelque part dans le marécage gris, le grand oiseau au plumage couleur d’écume.

C’était le soleil qui enseignait surtout, à Genna. Très haut dans le ciel, il brillait et donnait sa chaleur aux pierres, il dessinait chaque colline, il mettait à chaque chose son ombre. Pour lui, la petite Khaf fabriquait avec de la boue des assiettes et des plats qu’elle mettait à sécher sur les feuilles. Elle faisait aussi des sortes de poupées avec de la boue, qu’elle coiffait de brins d’herbe et qu’elle habillait avec des bouts de chiffon. Puis elle s’asseyait et elle regardait le soleil cuire les poteries et les poupées, et sa peau devenait couleur de terre aussi, et ses cheveux ressemblaient à de l’herbe,

Le vent parlait souvent, lui-même. Ce qu’il enseignait n’avait pas de fin. Cela venait d’un côté de la vallée, vous traversait et partait vers l’autre côté, passait comme un souffle à travers votre gorge et votre poitrine. Invisible et léger, cela vous emplissait, vous gonflait, sans jamais vous rassasier, Quelquefois, Abel et Gaspar s’amusaient à retenir leur respiration, en se bouchant le nez. Ils faisaient comme s’ils étaient en plongée sous la mer, très profond, à la recherche du corail. Ils résistaient plusieurs secondes, comme cela, la bouche et le nez fermés. Puis, d’un coup de talon, ils remontaient à la surface, et le vent entrait à nouveau dans leurs narines, le vent violent qui enivre. La petite Khaf essayait un peu, elle aussi, mais ça lui donnait le hoquet.

Gaspar pensait que s’il arrivait à comprendre tous les enseignements, il serait pareil au grand bouc Hatrous, très grand et plein de force sur la terre poussiéreuse, avec ces yeux qui jetaient des éclairs verts. Il serait comme les insectes aussi, et il pourrait construire de grandes maisons de boue, hautes comme des phares, avec juste une fenêtre au sommet, d’où on verrait toute la vallée de Genna.

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3 réponses à Jean-Marie Gustave Le Clézio – Extrait de "Les bergers"

  1. misstigri dit :

    ce livre est d’une beauté !

  2. delattre dit :

    MAGNIFIQUE LIVRE JE VOUS LE CONSEILLE !

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